Contexte
Les affrontements entre le groupe armé AFC/M23, accusé de collaborer avec l'armée rwandaise, et l'armée congolaise continuent de faire des échos dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Cette situation suscite de nombreuses rumeurs sur les réseaux sociaux, qui recourent souvent à des images sorties de leur contexte. C'est le cas d'une photographie présentée pour illustrer la présence d'un homme blanc venu en renfort pour aider l'armée rwandaise à manipuler des drones à Nzibira, dans le territoire de Walungu, au Sud-Kivu.
Eleza Fact a soumis cette image à une recherche inversée à l'aide de l'outil TinEye, puis a remonté chacune des correspondances obtenues jusqu'à sa source primaire. Les résultats sont sans équivoque. La photographie n'a pas été prise en République démocratique du Congo : elle a été réalisée par un photographe militaire américain et diffusée par la 4e division d'infanterie de l'armée des États-Unis sur ses trois comptes officiels dès le 4 août 2026, pour documenter un exercice d'entraînement en Californie.
L'allégation partagée
La photographie a été publiée sur le réseau social X par le compte Clément MUYA, le 24 août 2026 à 8 h 47. Ce compte publie régulièrement des contenus liés à la situation sécuritaire dans l'est de la République démocratique du Congo.
« NZIBIRA : Les militaires rwandais et alliés dépêchés à bord d'une dizaine de camions, dont certains portent des armes lourdes, manoeuvrées par des hommes blancs, sont arrivés à NZIBIRA. Sur place, ils montent les drones et se sont installés sur une route interdite aux piétons », écrit l'auteur de la publication (sans correction).
Au moment de la rédaction de cet article, la publication avait été vue plus de 5 000 fois et enregistré plus de 80 mentions « J'aime », plus de 20 republications et 7 commentaires.
« Ils vont rentre au Rwanda dans les sacs d autres ne vont pas rentrer et ils seront dès fumiers », affirme un internaute.
Une photographie diffusée par l'armée américaine elle-même
Ayant lancé la recherche inversée par Google Lens, l'image virale a été retrouvée dans une série de photographies publiée le 4 août 2026 à 23 heures par le compte officiel de la 4e division d'infanterie de l'armée américaine sur X, où elle occupe la troisième position. La légende accompagnant cette série indique que des soldats de la 4e division d'infanterie ont fait la démonstration de leur capacité antichar et déployé des moyens d'observation aérienne lors d'un exercice récent à Fort Irwin, en Californie, validant le missile antichar FGM-148 Javelin et des plateformes de petits systèmes aériens sans pilote. Le crédit photographique est explicite : « photo de l'armée américaine par le spécialiste Jonathan Reyes ». Au moment de la rédaction de cet article, cette publication avait été vue 16 400 fois et enregistré 143 mentions « J'aime » ainsi que 41 republications.
La même série a été mise en ligne le même jour sur le compte Instagram de la 4e division d'infanterie, où l'image virale occupe la quatrième position du carrousel. La légende y est plus détaillée : elle précise que les soldats concernés appartiennent à la compagnie Baker du 2e bataillon du 12e régiment d'infanterie, 2e brigade Stryker, 4e division d'infanterie, et qu'ils ont intégré des capacités avancées lors de cet exercice à Fort Irwin, de l'assemblage et du tir du Javelin au lancement de petits systèmes aériens sans pilote destinés à la reconnaissance aérienne.
La photographie apparaît enfin dans une publication de la page Facebook officielle de l'unité, diffusée le 4 août 2026 avec la même légende et le même crédit photographique. Les mots-clés associés à ces trois publications — parmi lesquels Fort Irwin et le Centre national d'entraînement — ainsi que les mentions de l'US Army Pacific et du I Corps, situent clairement le cadre institutionnel de ces images : l'entraînement d'une unité américaine rattachée au commandement du Pacifique. La concordance des trois canaux officiels établit sans ambiguïté que la photographie provient de l'armée américaine, et non d'un témoin présent au Sud-Kivu.
La source suivante a été identifiée grâce à l'outil de recherche inversée TinEye, qui conserve la trace de la date à laquelle une image apparaît pour la première fois sur le web. Cette recherche, menée sur un index de 85,5 milliards d'images, renvoie un unique résultat et indique que la photographie a été indexée pour la première fois le 13 août 2026, soit onze jours avant la publication de Clément MUYA.
Ce résultat unique conduit à une fiche de la banque d'images Alamy dont la légende identifie précisément la scène. Elle indique que le militaire photographié est le spécialiste Matthias Richardson, opérateur de drones au sein du 2e bataillon du 12e régiment d'infanterie, 2e brigade Stryker, 4e division d'infanterie. Il manipule un petit système aérien sans pilote lors d'un exercice d'entraînement de terrain mené à Fort Irwin, en Californie, le 15 juillet 2026, afin d'améliorer les capacités de reconnaissance et la connaissance du champ de bataille. La plateforme précise que ses légendes sont fournies par les contributeurs qui y déposent leurs images ; l'unité et le lieu qu'elle mentionne concordent toutefois exactement avec ceux publiés par la 4e division d'infanterie sur ses propres comptes.
Cette localisation s'inscrit dans l'actualité militaire américaine de l'été 2026. Fort Irwin, situé dans le désert de Mojave, abrite le Centre national d'entraînement de l'armée de terre des États-Unis. Plusieurs unités de la 4e division d'infanterie y ont manœuvré en juin et juillet 2026 dans le cadre de l'exercice Project Convergence Capstone 6, consacré notamment à l'intégration des drones : des éclaireurs du 4e escadron du 10e régiment de cavalerie, unité de cette même division, y faisaient voler des drones de reconnaissance le 22 juillet 2026. La 4e division d'infanterie a par ailleurs été rattachée au America's First Corps, au service de l'armée américaine dans le Pacifique : son théâtre d'emploi n'a aucun rapport avec la région des Grands Lacs africains.
Ce que disent réellement les sources sur la situation à Nzibira
Des affrontements sont bien signalés à Nzibira, mais leur nature diffère de ce que décrit la publication virale. Dans un article publié le 27 août 2026, le média congolais Actualite.cd rapporte que la situation sécuritaire y est « volatile et préoccupante » depuis la matinée du 27 août 2026, en raison d'affrontements récurrents entre des éléments de l'AFC/M23 et des combattants Wazalendo. Le média précise que ce village est situé à la bifurcation entre les territoires de Walungu, Mwenga et Shabunda, et que, selon des leaders locaux, les habitants de Nzibira et des localités environnantes abandonnent leurs ménages depuis le 20 août à la suite de combats violents. Des déplacements massifs sont également signalés dans les villages de Lutunkulu et Luhago. Chaque camp accuse l'autre d'être à l'origine des affrontements, qui perturbent gravement les activités de la population et aggravent la crise humanitaire dans la zone. À aucun moment cet article ne fait état de la présence d'opérateurs étrangers, d'une colonne d'une dizaine de camions ou du déploiement de drones par des « hommes blancs » dans cette localité.
Conclusion
Les vérifications menées par Eleza Fact démontrent que la photographie présentée comme celle d'un opérateur de drones étranger déployé à Nzibira, au Sud-Kivu, n'a aucun lien avec la République démocratique du Congo. Elle montre un militaire de l'armée américaine, nommément identifié, photographié par le spécialiste Jonathan Reyes lors d'un exercice d'entraînement au Centre national d'entraînement de Fort Irwin, dans le désert de Mojave, en Californie.
Ce cas illustre un procédé fréquent de désinformation : utiliser une image authentique, mais sortie de son contexte, pour appuyer une affirmation non vérifiée. Cette situation rappelle l’importance de vérifier l’origine, la date et le contexte d’une image avant de la partager, même lorsqu’elle paraît crédible.
Eleza Fact est signataire du Code de principes de l'International Fact-Checking Network (IFCN). Une erreur dans cet article ? Signalez-la à editions@elezafact.cd ; nos corrections sont publiées dans la rubrique Corrections.
