Contexte
Le 2 mars 2026, la diplomatie américaine a annoncé des sanctions ciblant directement les Forces de défense rwandaises (RDF) ainsi que quatre de leurs officiers supérieurs. Par cette mesure, Washington tape du poing sur la table et sanctionne ce qu'il qualifie de soutien opérationnel direct et avéré au Mouvement du 23 mars (M23) et à ses affiliés, dont les actions continuent d'endeuiller et de déstabiliser l’est de la République démocratique du Congo (RDC).
Cependant, dans le sillage de cette annonce, une autre bataille a immédiatement commencé : celle de la désinformation. Sur les réseaux sociaux, et plus particulièrement dans des groupes WhatsApp, une rumeur persistante a rapidement pris de l'ampleur, affirmant avec assurance que la Maison Blanche a suspendu ses sanctions contre l’armée rwandaise.
Face à cette vague de spéculations, Eleza Fact a mené des vérifications minutieuses. En recoupant les données officielles obtenues directement auprès de l’Ambassade des États-Unis en RDC et les informations documentées par les médias, la réalité est sans équivoque : les sanctions américaines restent pleinement en vigueur et continuent de produire leurs effets juridiques et politiques. La prétendue suspension n'est qu'une manipulation des faits.
Le contenu de l’infox
Le contenu qui fait le tour dans des groupes WhatsApp, partagé de nombreuses fois, déclare directement que les USA ont suspendu les sanctions contre les Forces de défense rwandaises (RDF). Dans ce message s’ajoute un lien ménant vers un article de Kigali Daily News. « Les États-Unis suspendent leurs sanctions contre l'armée rwandaise. Il est difficile pour d'autres entreprises européennes ou américaines d'opérer en Afrique sans l'intervention du Rwanda », annonce la publication transférée par l’internaute Azora Nzanzu dans le groupe Whatsapp Actualité Rtvh Online.
Les membres du groupe ne restent pas bouche-bée face à cette rumeur. « Tuende tu », traduit par « Allons seulement », déclare ce premier. Un autre lâche : « C’est de la blague ça », avant qu’un troisième recadre : « Fake news ».

« Actualité Rtvh Online » est un groupe Whatsapp mis en place par la Radio Télévision Victoire Horizon (RTVH) pour partager et discuter les questions d’actualité avec sa communauté. Il compte 212 membres.
Les sanctions restent
Nous avons lancé notre démarche de vérification en entrant directement en contact avec l’Ambassade des Etats Unis d’Amérique en République démocratique du Congo. La coordinatrice en charge de la Presse et des Médias, Berthe Hozana Ikwala, balaie d’un simple revers la rumeur annonçant que les Etats Unis d’Amérique ont suspendu les sanctions.
« Non, les États-Unis n'ont pas suspendu les sanctions contre les Forces de défense rwandaises (RDF). Les sanctions imposées en mars 2026 contre les RDF et quatre de leurs hauts responsables restent pleinement en vigueur. Ces mesures ont été prises parce que les RDF ont fourni un soutien opérationnel direct au groupe armé M23 et à ses affiliés dans l'est de la République démocratique du Congo en violation des Accords de Washington pour la Paix et la Prospérité », précise Berthe Hozana Ikwala.
Elle poursuit, par ailleurs, que les USA prévoient juste quelques exemptions. « Il est vrai que les États-Unis prévoient certaines exemptions limitées aux sanctions, mais cela ne signifie pas une suspension des sanctions. Voici les faits: Les États-Unis prévoient plusieurs autorisations générales permettant certaines transactions avec une entité désignée. Les transactions nécessaires à la conduite des activités officielles des Nations unies et de leurs agences restent autorisées conformément aux règlements du bureau de contrôle des avoirs étrangers (Office of Foreign Assets Control – OFAC) ».
Un article totalement différent du message
Ce lien d’article, largement partagé sur les réseaux sociaux avec la mention « Transféré de nombreuses fois », constitue un cas flagrant de manipulation de l'information par décontextualisation et distorsion textuelle. En analysant le lien, on observe une déconnexion totale entre le titre original de l'article (Archivé ici) et le commentaire d'introduction ajouté en français.
Alors que le titre en anglais publié par Kigali Daily News fait référence à une approbation américaine concernant la coopération entre des multinationales énergétiques, notamment TotalEnergies et ExxonMobil, et les Forces de défense rwandaises (RDF) dans le cadre sécuritaire spécifique de la province de Cabo Delgado, au Mozambique, l’auteur du message détourne délibérément cette information pour affirmer, à tort, que « les États-Unis suspendent leurs sanctions contre l’armée rwandaise ».
Or, l’article cité ne mentionne à aucun moment une levée ou une suspension des sanctions américaines visant les RDF. Son contenu porte exclusivement sur les questions de sécurité liées aux projets énergétiques au Mozambique et n’a aucun lien avec les sanctions imposées par Washington à l’encontre de responsables militaires rwandais pour leur soutien présumé au M23 dans l’est de la RDC.
Une dérogation et non suspension des sanctions
Cet article parle bien d'une dérogation (waiver/exemption) accordée par les autorités américaines. Selon l'article, le département du Trésor américain, via l'OFAC, aurait autorisé TotalEnergies et ExxonMobil à continuer de coopérer avec la Rwanda Defence Force (RDF) au Mozambique, malgré les sanctions imposées à cette armée en raison de son implication présumée dans le conflit de l'est de la RDC. La dérogation accordée par le département du Trésor américain ne constitue pas une levée des sanctions visant l'armée rwandaise (RDF) et certains de ses hauts responsables. Elle autorise uniquement certaines entreprises, notamment TotalEnergies et ExxonMobil, à poursuivre des transactions et des activités qui auraient pu être affectées par les sanctions. Cette mesure exceptionnelle a été adoptée afin d'éviter que les restrictions financières américaines ne perturbent des projets énergétiques stratégiques en Afrique australe. Le régime de sanctions demeure toutefois en vigueur et continue de s'appliquer à l'ensemble des personnes et entités visées.
Cette exemption est directement liée à la mission menée par la RDF dans la province de Cabo Delgado, au nord du Mozambique. Depuis 2021, les forces rwandaises y sont déployées à la demande des autorités mozambicaines pour lutter contre l'insurrection djihadiste qui menace la région. Leur présence contribue notamment à la sécurisation des sites gaziers exploités par TotalEnergies et ExxonMobil, dont les investissements représentent plusieurs dizaines de milliards de dollars. La dérogation américaine vise donc à permettre la poursuite de cette coopération sécuritaire et économique sans remettre en cause les sanctions liées au conflit dans l'est de la RDC.
Par conséquent, les sanctions américaines restent pleinement effectives. La Rwanda Defence Force ainsi que plusieurs hauts responsables militaires rwandais, dont Vincent Nyakarundi, Ruki Karusisi, Mubarakh Muganga et Stanislas Gashugi, demeurent inscrits sur la liste des personnes sanctionnées par l'Office of Foreign Assets Control (OFAC). Leurs avoirs relevant de la juridiction américaine restent gelés et les restrictions imposées aux citoyens et entreprises américaines continuent de s'appliquer. Le fait même qu'une dérogation ait été nécessaire pour certaines activités démontre que ces sanctions sont toujours en vigueur et que les personnes concernées restent officiellement sous le coup des mesures américaines.
Aucune trace dans les médias crédibles
Pour lancer cette étape, nous avons trouvé, sur le site officiel de l’Ambassade des Etats Unis en RDC (Archivé ici), le communiqué officiel sur les sanctions à l’encontre de la Force de défense du Rwanda (FDR) — l’armée du Rwanda — et de quatre de ses hauts responsables. Selon cet article, la FDR soutient activement le Mouvement du 23 mars (M23), le forme et se bat à ses côtés.
Nous avons également visité un communiqué de presse (Archivé ici ) qui revient sur les récentes annonces du officielles du Département d'État américain. Les trois dernières publications officielles, partagées simultanément vendredi 29 mai 2026, démontrent que Washington articule son action autour de trois axes stratégiques distincts : la sécurité sanitaire mondiale, la justice internationale face au terrorisme historique, et la lutte cyber-financière.
La première actualité revient sur la mise à jour officielle concernant la réponse internationale face à la maladie à virus Ebola. La deuxième, quant à elle, porte sur la réaction officielle de la diplomatie américaine à la libération d'Alexandros Giotopoulos, Alexandros Giotopoulos historiquement connu pour avoir été le leader et le cerveau de l'organisation terroriste d'extrême gauche grecque, ce groupe qui avait assassiné plusieurs diplomates et militaires américains, britanniques et turcs en Grèce entre 1975 et 2000. La troisième actualité, c’est l’annonce de sanctions ciblées signée par le porte-parole Thomas « Tommy » Pigott, visant un réseau de fraude lié à l'Iran.
Aussi, la recherche que nous avons effectuée par mots clés Suspension – Sanctions américaines – Armée rwandaise n’ont généré aucune information affirmant que les Etats Unis d’Amérique ont suspendu les sanctions. Par contre, toutes les informations fournies par cette recherche par mots clés nous renvoient vers des résultats sur l’entrée en vigueur des sanctions en question.
Bref,
L’affirmation selon laquelle les États-Unis auraient suspendu leurs sanctions contre l'armée rwandaise (RDF) est totalement fausse. Les vérifications menées par Eleza Fact, notamment auprès de l'Ambassade américaine en RDC, confirment que les mesures restrictives imposées en mars 2026 restent pleinement en vigueur. La publication virale partagée dans les réseaux sociaux repose sur une manipulation : elle utilise un article traitant de la sécurisation de projets énergétiques au Mozambique pour faire croire, à tort, à un revirement diplomatique de Washington en faveur de Kigali. Les seules exceptions existantes, strictement encadrées par l'OFAC, concernent exclusivement les opérations humanitaires et les agences des Nations Unies, et ne constituent en aucun cas une suspension des sanctions économiques et politiques.
Aux colporteurs des rumeurs, il y a donc lieux de ne pas confondre vitesse et pertinence. En effet, la mention « Transféré de nombreuses fois » sur WhatsApp ne valide pas une information, elle prouve simplement sa toxicité virale. A l’ensemble de consommateurs de l’information, lire au-delà du commentaire ajouté et récouper l’information avec des sources fiables est une façon de na pas se laisser piégé. Dans le cas présent, par exemple, il suffisait d'ouvrir le lien ajouté au message pour comprendre que l'article parlait du Mozambique et non de la RDC.
Traduire, vérifier et analyser l'origine d'un texte avant de cliquer sur « Partager » devient ainsi un devoir moral.
Edité par Joel ALIMASI
