Contexte
Le 10 juillet 2025, des pourparlers importants ont commencé à Doha entre le gouvernement congolais et les représentants du M23, sous la médiation du Qatar. Ces discussions s’inscrivent dans la continuité de l’accord de principe signé à Washington le 27 juin entre la RDC et le Rwanda, visant à instaurer un dialogue direct avec le M23 pour tenter de stabiliser la région de l’Est de la RDC, théâtre de conflits persistants depuis plusieurs années. L’enjeu central de ces échanges est de mettre en place des mesures concrètes pour réduire les tensions armées et favoriser un climat de confiance.
Plusieurs publications sur les réseaux sociaux ont affirmé qu’à l’issue des négociations de Doha, le mouvement AFC/M23 aurait exigé de gouverner l’Est de la RDC pendant une période de cinq ans, voire huit ans selon certaines sources. Cependant, après vérification menée par Eleza Fact auprès du gouvernement congolais, l’examen attentif des documents issus des discussions et un contact direct avec l’AFC/M23, il s’avère que ces affirmations ne reposent sur aucune preuve concrète ni sur aucun élément officiel crédible.
Rumeur partagée
La rumeur a été partagée le 10 juillet 2025 à 19h37 sur X (anciennement Twitter) via le compte RDC Times, suivi par plus de 38 500 personnes. Le message y publié affirmait : « La gestion de l'Est restera sous l'AFC/M23 pendant 5 ans, compromis trouvé à DOHA ». Ce post a rencontré un fort écho : plus de 69 600 vues, plus de 470 mentions « j’aime », 214 commentaires et 31 ajouts en favoris au 11 juillet 2025 à 15h00, heure de Goma.
D’autres messages ont circulé, cette fois évoquant une durée de huit ans pour cette supposée gestion, notamment via Facebook, par des utilisateurs tels que Joseph Mukuna et la page O Moni Na Vie. Plusieurs médias congolais, parmi lesquels Journaldekinshasa, Baromètre.cd ainsi que l’Agence Congolaise de Presse, ont aussi relayé cette information, mais sans fournir la moindre preuve vérifiable ou document officiel à l’appui.
Vérification des faits
Afin de vérifier la véracité de ces allégations, Eleza Fact a contacté l’Agence Congolaise de Presse, qui a expliqué tenir l’information d’une « source proche des négociateurs congolais » ayant souhaité rester anonyme, et a renvoyé vers l’article cité ci-dessus. Parallèlement, des tentatives répétées ont été faites pour joindre Patrick Muyaya, ministre de la Communication de la RDC, sans succès. Toute mise à jour éventuelle sera intégrée dans cet article si de nouvelles informations apparaissent.
Dans le cadre de cette enquête, Oscar Balinda, chef de département adjoint de la Communication et médias du M23 et porte-parole adjoint de l’AFC, a été sollicité. Celui-ci a fermement démenti les rumeurs, fournissant à Eleza Fact un document illustrant les véritables conditions posées par l’AFC/M23 avant leur déplacement à Doha. « C'est faux. Voici ce que nous demandons à Doha », a-t-il affirmé.
L’examen de cette liste de « mesures de confiance » révèle qu’aucune ne fait mention d’une volonté de gouverner l’Est de la RDC pour cinq ans ou plus. Les revendications portent exclusivement sur des mesures comme la levée des sanctions (interdictions de voyager, gels d’avoirs), la libération de prisonniers affiliés à l’AFC/M23, la fin des discours de haine, la restitution des biens saisis durant le conflit, la libre circulation des personnes et la signature d’un cessez-le-feu bilatéral.
Mesures de confiance exigées par l’AFC/M23, image envoyée à Eleza Fact par Oscar Balinda chef de département adjoint de la Communication et médias du M23 et porte-parole adjoint de L'AFC
Déclaration des principes du 19 juillet à Doha et la souveraineté territoriale de la RDC
La Déclaration de principes (archivé ici) signée le 19 juillet 2025 à Doha, en présence du gouvernement congolais, de l’AFC/M23 et des médiateurs qataris, réaffirme clairement la souveraineté pleine et entière de la République démocratique du Congo sur l’ensemble de son territoire. Aucun passage de ce document officiel ne mentionne, ni explicitement ni implicitement, une délégation de l’administration de l’Est du pays au M23, et encore moins pour une durée de cinq ans. Au contraire, les engagements pris portent sur des mesures de confiance, telles que la levée de certaines sanctions, la libération de prisonniers, la restitution de biens saisis et la fin des discours de haine, mais ne contiennent aucune disposition visant à transférer des prérogatives gouvernementales au mouvement armé.
Les dispositions adoptées visent uniquement à créer un environnement propice à un cessez-le-feu durable et à la poursuite des négociations, dans le respect des institutions nationales et de l’intégrité territoriale.
Aucun document issu des échanges ne valide une demande de gouvernance prolongée par l’AFC/M23 sur la région de l’Est. Les accords se concentrent sur des mesures préparatoires destinées à instaurer un climat favorable au dialogue, sans altérer l’architecture institutionnelle de la RDC. L’idée de « gestion pour cinq ans » découle donc soit d’une interprétation erronée, soit d’une déformation volontaire des faits.
Ces principes rappellent que les négociations respectent la souveraineté congolaise. Les mesures évoquées concernent exclusivement des questions humanitaires, judiciaires et économiques, visant à restaurer la confiance entre les parties.
Enfin, l’ajout d’un engagement à un cessez-le-feu bilatéral traduit clairement une volonté de mettre fin aux hostilités et de favoriser la réconciliation, et non une ambition de prise de contrôle territorial par le M23.
Souveraineté de la RDC : fondement légal contre toute ingérence
L’article 1er de la Constitution de la République démocratique du Congo (archivé ici) constitue l’un des piliers fondamentaux de l’ordre institutionnel du pays. Il stipule que « la souveraineté appartient au peuple », lequel l’exerce par le biais de ses institutions démocratiques. Cet article affirme également que la RDC est un État indépendant, uni et indivisible, dont les frontières sont inaliénables.
Sur le plan international, la Charte des Nations Unies (archivé ici), adoptée en 1945, constitue l’un des piliers du droit international et énonce clairement le principe de la souveraineté et de l’égalité entre les États membres. Son article 2, alinéa 1, stipule que « l’Organisation est fondée sur le principe de l’égalité souveraine de tous ses membres », ce qui signifie que chaque pays, quelle que soit sa puissance ou sa taille, dispose du droit exclusif de gérer ses affaires internes sans ingérence extérieure. Pour la République démocratique du Congo, cet engagement multilatéral garantit que son intégrité territoriale doit être respectée par tous les autres États, ainsi que par toute organisation ou groupe armé.
Écho médiatique sur la signature à Doha
La signature de la Déclaration de principes entre le gouvernement de la RDC et le groupe armé M23 à Doha, le 19 juillet 2025, a été largement relayée par les médias internationaux, qui saluent ce pas vers la paix tout en restant prudents quant à sa mise en œuvre effective.
Selon Jeune Afrique (archivé ici), cet accord marque un progrès important en engageant les deux parties à respecter un cessez-le-feu permanent et à ouvrir la voie à un accord de paix global. Toutefois, le média souligne que les défis liés à la gestion des tensions sur le terrain et au respect des engagements restent considérables.
De son côté, RFI (archivé ici) met en garde contre une euphorie prématurée, rappelant que malgré la signature, des affrontements sporadiques continuent de se produire dans les provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, ce qui témoigne des difficultés à appliquer concrètement les termes de l’accord.
Reuters (archivé ici) insiste sur la nécessité d’une volonté politique soutenue de la part des deux protagonistes et du soutien continu des médiateurs internationaux pour garantir la réussite des négociations et la paix durable dans la région.
Enfin, le média congolais Actualité.cd (archivé ici) précise que cette déclaration vise avant tout à encadrer les prochaines étapes du processus de paix, avec des discussions à venir pour finaliser un accord global et assurer son application sur le terrain.
Il est important de noter qu’aucune sources crédibles, aussi bien nationales qu’internationales, n’a fait état d’une quelconque gestion ou direction de l’Est de la RDC par l’AFC ou le M23 pendant une période de cinq ou huit ans. Cette revendication n’est donc confirmée ni par le gouvernement de la RDC, ni par l’AFC/M23, renforçant ainsi le fait que la souveraineté et la gestion administrative de la région restent du ressort exclusif de l’État congolais.
Conclusion
En définitive, l’affirmation selon laquelle l’AFC/M23 aurait obtenu ou revendiqué la gestion de l’Est de la République démocratique du Congo pour une durée de cinq ou huit ans ne repose sur aucun fondement factuel ni document officiel. Les vérifications effectuées auprès des sources gouvernementales, des représentants de l’AFC/M23 et l’analyse des textes issus des pourparlers de Doha montrent qu’aucune clause ne prévoit un transfert d’autorité ou une occupation prolongée de cette partie du territoire. La Déclaration de principes signée le 19 juillet 2025 se consacre au contraire le respect de la souveraineté congolaise et limite ses engagements à des mesures humanitaires, sécuritaires et économiques visant à instaurer un climat propice au dialogue.
Ainsi, cette rumeur s’inscrit davantage dans une logique de désinformation visant à semer le doute ou à influencer l’opinion publique qu’à refléter la réalité des négociations. Ce qui peut fragiliser les négociations encours et attiser les tensions.
Édité par Daniel Makeke