Contexte
La situation sécuritaire dans l’est de la RDC demeure particulièrement volatile, marquée par une succession d’incidents armés et de tensions persistantes. Un tournant décisif a été observé après une attaque de drone signalée par les FARDC à l’aéroport international de Bangboka à Kisangani et revendiquée par l'AFC/M23 ce 3 février. Cet épisode a ravivé les inquiétudes quant à l’extension du conflit. Dans ce climat déjà tendu, les spéculations sur les réseaux sociaux se sont multipliées, alimentant diverses interprétations sur les moyens de défense mobilisés par le gouvernement congolais. C’est dans ce contexte qu’une image montrant plusieurs soldats blancs donnant des instructions à des militaires noirs a été partagée sur Facebook ce 15 février, accompagnée d’allégations affirmant qu’il s’agit de militaires français envoyés à Kisangani pour protéger la ville contre d’éventuelles attaques de drones de l’AFC/M23.
Eleza Fact a cependant mené une vérification approfondie de cette image à l’aide d’une recherche inversée via Google Lens, complétée par des démarches d’information sur les raisons de la présence militaire française en RDC, notamment auprès de l’ambassade de France. Les résultats de ces investigations permettent d’établir que l’image est sortie de son contexte initial. Ils confirment par ailleurs que des militaires français sont bien présents en RDC, mais dans le cadre d’une mission distincte de celle avancée dans la publication virale sur Facebook.
Image partagée
La page Facebook Nsengimana Justin a partagé l’image ce 15 février. Cette page, suivie par plus de 86 000 utilisateurs et présentée comme étant gérée par un journaliste.
« ALERTE | Kisangani. Dites aux militaires français de ne pas oublier l’histoire de « Quickly » : ça va se répéter… Tshisekedi vient de déployer de nombreux militaires français à Kisangani pour protéger la ville. Ce dimanche 15 février, des militaires français ont été visiblement aperçus dans la ville, aux côtés des FARDC. Ils viennent de débarquer quelques jours seulement après que les forces de l’AFC/M23 aient neutralisé la base aérienne de l’aéroport international de Bangboka. Dites-leur que l’histoire va se répéter » (sans correction), met en garde la légende accompagnant l’image.
Cette publication a généré plus de 100 mentions « j’aime », plus de 60 commentaires et a été partagée plus de 4 fois sur Facebook.
En commentaire, certains internautes adhèrent à l’allégation sans en vérifier l’authenticité et vont jusqu’à tirer des conclusions graves quant au rôle de la France en Afrique centrale. « Nous devons nous mobiliser pour éviter la génocide sinon la présence des français signifie la génocide en préparation » (sans correction), déclare un commentateur.
Image de mai 2023
Pour débuter la vérification, Eleza Fact a soumis l’image à une recherche inversée via Google Lens. Cette démarche a permis d’identifier rapidement que la photo est antérieure aux événements évoqués dans la publication Facebook et qu’elle ne reflète en aucun cas la situation actuelle à Kisangani.
La première correspondance retrouvée apparaît dans un article publié par le média RFI (archivé ici) le 4 août 2023. L’article traite de la dénonciation des accords militaires signés entre les gouvernements français et nigérien. La légende associée à l’image précise qu’elle a été prise par le photojournaliste et correspondant de l’Agence France-Presse, ALAIN JOCARD, le 14 mai 2023. Elle montre des soldats français du 2ᵉ régiment étranger de parachutistes et des soldats nigériens se préparant à une mission sur la base aérienne française BAP, à Niamey, le même jour. Cette précision permet de situer clairement la scène au Niger et non en République démocratique du Congo.
Le média Aquaba Vision, revenant sur le même sujet évoqué par RFI, a également utilisé cette image en signalant qu’elle a été prise au Niger le 14 mai 2023 (archivé ici). La description confirme qu’il s’agit de soldats français du 2ᵉ régiment étranger de parachutistes aux côtés de soldats nigériens, se préparant à une mission sur la base aérienne française BAP. La cohérence de ces sources renforce l’authenticité du contexte nigérien de la photo.
Les mêmes précisions sont reprises par le média La Croix dans un article publié le 17 août 2023 (archivé ici). Cet article évoquait la réduction de la présence militaire française dans plusieurs pays africains, notamment au Sahel. L’utilisation de la même image dans ce cadre éditorial confirme qu’elle est liée à la coopération militaire franco-nigérienne en 2023 et non aux événements récents en RDC.
Missions de l’armée française en RDC
La France a confirmé la présence de militaires français en République démocratique du Congo (RDC), tout en précisant qu’il s’agit exclusivement d’un programme de formation engagé à la demande des autorités congolaises. Cette clarification vise à dissiper toute confusion entre une mission de coopération technique et une intervention militaire de combat.
Dans des communications publiées par l’ambassade de France à Kinshasa sur ses réseaux sociaux et relayées notamment par Radio France Internationale (RFI) et Africanews, Paris a indiqué que cette coopération militaire s’inscrit dans un cadre strictement pédagogique (archivé ici). Le programme, lancé en 2021 et appelé à se poursuivre jusqu’à la fin de ce mois de mars, a pour objectif de renforcer les capacités des officiers des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), notamment en matière de planification, de commandement et d’organisation stratégique.
L’ambassade de France à Kinshasa (archivé ici) a ainsi confirmé une présence militaire française en RDC, tout en soulignant qu’elle ne relève d’aucune mission de combat. Selon les précisions apportées par la partie française, les militaires déployés interviennent uniquement pour dispenser des formations techniques et stratégiques aux officiers congolais et à certains autres membres des FARDC, à la demande expresse du gouvernement congolais. Cette coopération s’inscrit dans un cadre bilatéral officiel et transparent.
En 2026, dans la continuité de cette coopération, le gouvernement congolais a sollicité le déploiement de militaires français dans la ville de Kisangani, toujours dans le cadre du même programme de formation. Paris présente cette initiative comme un prolongement d’un partenariat bilatéral entamé il y a plusieurs années et centré sur l’appui institutionnel ainsi que sur le renforcement des capacités opérationnelles des FARDC, sans implication directe dans des opérations de combat contre des groupes armés.
Conclusion
L’image présentée comme montrant des soldats français venus protéger l’aéroport de Kisangani contre les attaques de l’AFC/M23 est trompeuse. Les vérifications démontrent qu’elle a été prise au Niger en mai 2023, dans un contexte distinct lié à la coopération militaire franco-nigérienne. Bien que des militaires français soient effectivement présents en RDC, leur mission relève d’un programme de formation et non d’un déploiement opérationnel pour défendre Kisangani. Cette publication constitue donc un cas de désinformation par sortie de contexte, susceptible d’alimenter des tensions et des interprétations erronées de la situation sécuritaire.
