Contexte
Depuis la chute de Goma en janvier 2025 et le transfert du chef-lieu provincial à Beni, une large partie du Nord-Kivu reste aux mains de l’AFC/M23. Dans ce climat d’instabilité prolongée, les réseaux sociaux demeurent un terrain fertile à la désinformation. Ce lundi 18 août 2025, une publication sur Facebook a relayé deux images montrant plusieurs hommes torse nu et des femmes en pagne, certains assis à même le sol, entourés de militaires et des jeeps militaires. Ces clichés étaient présentés comme ayant été pris à Lubero lors d’une prétendue cérémonie d’intégration des jeunes à l’académie militaire des FARDC.
Pour vérifier cette allégation, l’équipe d’Eleza Fact a consulté les sources officielles et a soumis les deux images à l’outil Google Search by Image. Résultat, ces photos ont été sorties de leur contexte et n’ont aucun lien avec un quelconque recrutement militaire en cours au Nord-Kivu.
Publication
La publication a été mise en ligne sur la page Facebook nommée Benedito Gabriel. Elle montre deux photos sur lesquelles apparaissent plusieurs hommes torse nu et des femmes vêtues d’un pagne noué au niveau de la poitrine, dont la majorité semble être des jeunes adultes dans la vingtaine et la trentaine. Certains sont assis à même le sol tandis que d’autres restent debout. Tout autour d’eux, on distingue quelques militaires.
Pour appuyer son post, Benedito a accompagné les images de la légende suivante : « Exclusif : À LUBERO, des jeunes de 20 à 35 ans ont intégré l’académie militaire pour défendre l’intégrité territoriale. Ebongo yo elenge ezozanga nini pona okota armée ? » La partie en lingala se traduit en français par : « Et toi, jeune, qu’est-ce qui te manque pour entrer dans l’armée ? »
Cette publication a suscité un vif intérêt et a touché un large public, puisque le compte de Benedito compte près de 64 000 abonnés. Au 19 août 2025 à 12 h 40, le post avait déjà cumulé plus de 250 mentions “j’aime”, plus de 10 partages et plus de 70 commentaires, pour la plupart en lingala et parfois très controversés.
Parmi ces réactions, on peut lire par exemple : « Bo benga famille ya Tshisekedi, ya Kamerhe, bakende, guerre moko eza politique, bango ba boyaka kokota Rwanda pona nini ? Tandisque biso ba ndeko na biso bazo kufa lokola ba soso, botika kosalisa batu maboke wana, bozo salisa batu. » Ce qui se traduit en français par : « Appelez la famille de Tshisekedi, celle de Kamerhe, qu’ils parten, eux aussi, puisque cette guerre est politique. Pourquoi eux refusent-ils d’aller combattre au Rwanda, alors que nous, nos frères meurent comme des poulets ? Arrêtez d’aider ces gens-là, vous êtes en train d’aider des ingrats. »
Par ailleurs, de nombreux internautes ont cru à l’information et n’ont pas caché leur fierté. L’un d’eux a même écrit : « c’est où je vais aussi m’enrôler pour servir mon pays ».
Des images prises à Goma, en août 2023
Pour entamer notre démarche de vérification, nous avons utilisé l’outil Google Search by Images afin d’établir et de préciser le contexte de ces images.
Les correspondances ont permis d’identifier plusieurs articles publiés en août 2023, qui font tous référence à la tragédie survenue ce même mois, lorsque des militaires des FARDC ont ouvert le feu dans une église du mouvement mystico-religieux Wazalendo, située dans le quartier Katoyi, commune de Karisimbi.
La première image apparaît notamment dans un article (archivé ici) de l’agence de presse EFE, publié le 1er septembre 2023. Créée en Espagne le 3 janvier 1939, à Burgos, à la fin de la guerre civile, EFE est aujourd’hui la principale agence de presse en langue espagnole et la quatrième au niveau mondial, avec son siège à Madrid. Elle couvre largement l’actualité internationale, en particulier dans l’espace hispanophone. Dans l’article en question, l’image illustre la répression violente survenue à Goma lors de la dispersion par l’armée d’une manifestation interdite organisée par le groupe mystico-religieux “wazalendo” réclamant le départ de la MONUSCO. Le gouvernement y fait état d’au moins 43 morts et 56 blessés, tandis que l’armée justifie son action en accusant les manifestants d’avoir troublé l’ordre public et tué un policier. Une enquête a été annoncée pour identifier et juger les auteurs présumés. La légende jointe à la photo précise : « Des manifestants de Wazalendo sont arrêtés après un rassemblement interdit à Goma, dans la province du Nord-Kivu, en République démocratique du Congo, le 30 août 2023. EFE-EPA/KASEREKA MOISE. »
La même image est reprise par le média indépendant The Moscow Times dans un article (archivé ici) publié le 27 mai 2024 par Lindsey Kennedy et Nathan Paul Southern. Cet article explique comment le groupe Wagner exploite l’instabilité de la RDC pour s’implanter et tirer profit des ressources naturelles locales, en se présentant d’abord comme une solution sécuritaire avant de développer des activités économiques illicites (trafic d’or, exploitation illégale, propagande). Le Moscow Times, né en Russie, mais désormais basé aux Pays-Bas, est reconnu pour son indépendance et ses enquêtes critiques sur l’influence russe. Dans cet article, la photo est décrite avec la même légende que dans EFE, en précisant qu’elle a été capturée par Moïse Kasereka, journaliste à la RTNC-Goma, rédacteur en chef de la revue Éclosion de la Conscience et initiateur du feuillet dominical « Tolle, legé » à Goma.
Le 10 décembre 2024, La deuxième image apparaît en illustration d’un article (archivé ici) de Nouveau Media, qui rapportait qu’Amnesty International a appelé à enquêter sur l’ancien gouverneur militaire du Nord-Kivu, Constant Ndima Kongba, ainsi que sur deux officiers des FARDC, le colonel Mike Mikombe Kalamba et le major Peter Kabwe Ngandu, pour leur rôle présumé dans le massacre de Goma du 30 août 2023, au cours duquel au moins 56 personnes ont été tuées et plus de 80 blessées lors de la répression d’une manifestation contre la Monusco. Selon Amnesty, les forces de sécurité avaient ouvert le feu sur des fidèles du mouvement mystico-religieux Foi naturelle messianique judaïque pour les Nations (Wazalendo), et ces responsables militaires devraient faire l’objet d’enquêtes individuelles pouvant aboutir, si des preuves suffisantes sont réunies, à des poursuites pour crimes contre l’humanité.
Cette même image illustre également un article (archivé ici) de l’Agence Congolaise de Presse (ACP), qui rapporte que le bilan officiel des échauffourées était passé de 7 à 43 morts, avec 56 blessés et 158 arrestations, dont le leader du mouvement Wazalendo. Les autorités y annonçaient le soutien à une enquête de l’Auditorat militaire de Goma et promettaient que les responsables seraient jugés, rejetant toute tolérance à l’impunité.
Répression de la marche anti-MONUSCO à Goma : bilan et enjeux
La marche anti-MONUSCO du 30 août 2023 à Goma (archivé ici), organisée par une secte mystico-religieuse appelée Foi naturelle judaïque et messianique vers les nations (communément désignée par le nom Wazalendo), a été violemment réprimée par les forces de sécurité congolaises, composées de la Police nationale congolaise (PNC) et des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC). Cette manifestation, déclarée interdite par les autorités urbaines, visait à exiger le départ de la MONUSCO, de la force régionale de la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) ainsi que des acteurs occidentaux présents dans la région, accusés d’inaction face à la persistance de l’insécurité (archivé ici).
Selon un bilan officiel révisé, la répression a causé la mort d’environ 51 personnes, dont des manifestants civils et un policier, ainsi qu’une soixantaine de blessés et près de 168 arrestations (archivé ici), parmi lesquelles celle du gourou Efraimu Bisimwa, leader et organisateur de la marche. Les autorités ont également indiqué avoir saisi des armes blanches lors de l’opération. Le déclencheur immédiat de l’intervention aurait été l’enlèvement d’un policier par des membres de la secte et l’échec des négociations pour sa libération, qui auraient dégénéré en affrontements violents, aboutissant à des tirs de l’armée. Plusieurs officiers supérieurs des FARDC ont depuis été traduits en justice pour leur rôle présumé dans la répression. Les forces armées, pour leur part, affirment avoir agi afin d’empêcher une manifestation non autorisée susceptible de menacer l’ordre public, tandis que la MONUSCO a catégoriquement rejeté toute accusation de responsabilité dans ce massacre.
Les réactions internationales ont été vives : des organisations de défense des droits humains, telles qu’Amnesty International, ont dénoncé une attaque délibérée et disproportionnée contre des manifestants présentés comme pacifiques. Elles demandaient l’ouverture d’enquêtes indépendantes afin d’établir les responsabilités et de garantir justice aux victimes. De leur côté, les autorités congolaises justifient l’opération en invoquant la nécessité de contenir un mouvement jugé extrémiste (archivés ici et ici), aux dérives potentiellement violentes et dangereuses pour la sécurité publique. Cet événement met ainsi en lumière les tensions récurrentes entre la population locale, les forces de maintien de la paix et l’État congolais, ainsi que les dilemmes liés à la gestion des mouvements religieux et politico-sociaux dans un contexte marqué par l’instabilité chronique du Nord-Kivu.
Dernière campagne de recrutement et intégration des jeunes au sein des FARDC au Nord-Kivu (2023-2024).
La dernière campagne d’intégration et de recrutement des jeunes à l’académie militaire des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) dans la province du Nord-Kivu a été officiellement lancée le 29 avril 2024, avec un concours national prévu pour le mois de juin de la même année (archivé ici). Cette édition 2023-2024 visait à accueillir plusieurs profils de candidats afin de renforcer les capacités opérationnelles des FARDC : l’académie militaire spéciale étant destinée aux gradués, licenciés et docteurs ; l’académie militaire ordinaire accueillant les diplômés d’État (archivé ici) tandis que l’école de santé militaire et l’école des sous-officiers offraient des opportunités de formation pour les jeunes sans diplôme d’État.
Les lauréats de la précédente édition (2022-2023) ont commencé à être déployés dès le début du mois de mai 2024 (archivé ici), témoignant de la continuité du processus de renouvellement des effectifs et de la professionnalisation des forces. Le recrutement s’effectuait principalement dans les villes de Goma (Mambango) et de Beni, ainsi que dans les unités FARDC environnantes, selon des critères stricts : nationalité congolaise, âge compris entre 18 et 25 ans, bonne moralité, état de santé satisfaisant et casier judiciaire vierge.
Afin de garantir la conformité aux normes d’intégration et de prévenir toute incorporation illégale, des opérations de vérification ont été menées au début de l’année 2025 dans le Grand Nord-Kivu. Celles-ci ont notamment permis de s’assurer que les mineurs n’étaient pas admis parmi les nouvelles recrues, confirmant ainsi l’importance accordée au respect des critères d’âge et à la protection des droits des jeunes.
Ainsi, l’opération 2023-2024 constitue la dernière initiative majeure de recrutement et d’intégration des jeunes dans les FARDC au Nord-Kivu, avec un processus toujours en cours et encadré par des règles strictes pour garantir la sélection de candidats qualifiés et aptes à servir dans l’armée nationale.
Recrutement des spécialistes en communication au sein des FARDC
En juillet et août 2025, les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) ont lancé une campagne spéciale de recrutement visant à intégrer des spécialistes et experts en communication au sein de leurs services (archivé ici). Les candidatures ont été ouvertes au début du mois d’août, avec une date limite de dépôt des dossiers fixée au 29 août 2025.
Cette initiative cible principalement des candidats titulaires d’un diplôme de licence en sciences de l’information et de la communication, ou dans des disciplines connexes telles que les technologies de l’information, l’audiovisuel, l’infographie, la production multimédia ou la photographie. Les conditions d’éligibilité précisent que les candidats doivent être de nationalité congolaise, célibataires, âgés de 25 à 35 ans, physiquement et médicalement aptes, et posséder un casier judiciaire vierge.
Les dossiers de candidature sont à déposer soit à l’État-major du Service de Communication et d’Information des FARDC à Kinshasa (archivé ici), soit auprès des responsables provinciaux du service de communication. Les documents requis comprennent notamment un curriculum vitae, les copies des diplômes, diverses attestations professionnelles ou académiques, ainsi que des photos d’identité.
Cette opération s’inscrit dans le cadre des efforts entrepris par les FARDC pour moderniser et professionnaliser la communication institutionnelle, renforcer la visibilité de leurs actions et améliorer les interactions avec les médias et le public. Elle reflète également une volonté d’adopter des pratiques de communication plus structurées et adaptées aux standards contemporains, afin de répondre efficacement aux enjeux médiatiques et informationnels auxquels l’armée nationale est confrontée.
Bref
Grâce à une vérification rigoureuse des images à l’aide de l’outil Google Search by Image, ainsi qu’à une analyse approfondie des sources et du contexte, Eleza Fact a pu établir qu’aucune campagne d’intégration au sein de l’académie militaire des FARDC n’a été organisée à Lubero en août 2025, contrairement à ce que prétendent les rumeurs sur les réseaux sociaux.
Il est donc essentiel de faire preuve de la plus grande vigilance dans la consommation et la diffusion des informations en ligne, notamment concernant des sujets sensibles comme le recrutement au sein de l’académie militaire des FARDC. Les fausses publications ou rumeurs peuvent induire en erreur le public, créer des tensions inutiles et nuire à la crédibilité des institutions.
