Contexte
Depuis la mi-juillet, une vidéo montrant une créature humanoïde ressemblant à une sirène nageant baignant dans une rivière est massivement relayée sur les réseaux sociaux. En République démocratique du Congo (RDC), plusieurs publications affirment qu’elle aurait été aperçue dans la rivière Tshangu, au quartier 2 de la commune de Masina à Kinshasa. Sur TikTok, la même séquence est toutefois présentée comme ayant été filmée en Indonésie.
Face à ces affirmations contradictoires, Eleza Fact a mené une enquête en combinant des témoignages locaux, une analyse contextuelle et plusieurs outils spécialisés dans la détection de contenus générés par intelligence artificielle dont InVID WeVerify, Hve AI ou encore Uncov AI. Les résultats montrent que la vidéo n’est pas authentique et qu’elle a été créée artificiellement.
Une prétendue apparition largement relayée
Le 14 juillet, la page Facebook World actualite officiel a publié la vidéo accompagnée du texte : « Une scène troublante a semé l’émoi ce matin vers 6h dans le quartier 2 de Masina. Une mystérieuse silhouette, présentée par certains témoins comme une "sirène", aurait été aperçue dans la rivière Tshangu, alimentant de nombreuses interrogations et de vives réactions au sein de la population ». Au 17 juillet, la publication comptabilise 540 mentions « j’aime » et 161 commentaires.
Le même jour, la vidéo a également été partagée dans le groupe Facebook WERRA-SON, FERRE GOLA et FALLY IPUPA nos musiciens de la RDC , avec le message : « TRÈS URGENT!! KINSHASA Une sirène a été aperçue tôt ce mardi matin, vers 6 heures, dans la commune de Masina, au quartier 2, près de la rivière Tshanga. Cette découverte a rapidement attiré de nombreux curieux et suscite déjà de nombreuses interrogations sur les circonstances de cet événement ».
Une autre publication diffusée le 14 juillet par la page DRC-Africa music affirme quant à elle : « Fait divers : Une sirène filmé à la rivière Tshanga vers 6h à Ndjili (sic) ». Au 17 juillet, cette vidéo totalise près de 28 000 vues, 498 mentions « j’aime », 166 commentaires et 31 partages.
Les réactions des internautes témoignent d’un mélange de croyances, de doutes et de curiosité. Certains écrivent : « C'est quoi ce truc si vilain ? Et pourquoi ne l'a-t-on repêché afin qu'il s'explique ? », tandis que d’autres contestent la scène : « C'est faux, dans cette période-là rivière Nsanga ne peut avoir cette quantité d'eau (sic) ». Un autre internaute s’interroge : « Qui a filmé ? Cette personne qui a filmé savait que à ce moment-là il y aurait une sirène à la surface des eaux ? La sirène est esprit, elle aurait pu découvrir qu'on est en train de la filmer (sic)».
La même vidéo présentée comme filmée en Indonésie sur TikTok
Une recherche d’images inversée via Google Lens révèle des incohérences géographiques dans la diffusion de la vidéo. Le compte TikTok Buzz Trend Kenya , suivi par plus de 101 500 abonnés, a publié la même séquence le 13 juillet, soit avant certaines publications congolaises, avec un texte incrusté affirmant : « camera captures alleged ‘Mermaid’ sighting in Indonesia, leaving residents stunned », en français : « une caméra capture une prétendue observation de “sirène” en Indonésie, laissant les habitants stupéfaits ».
Au 17 juillet, cette publication avait déjà cumulé plus de 812 600 vues, 26 300 mentions « j’aime », 1 171 commentaires et 8 613 partages.
Le fait que la même séquence soit attribuée à la fois à Kinshasa et à l’Indonésie constitue un premier indice important remettant en cause l’authenticité des allégations. Une même vidéo ne peut pas témoigner simultanément de deux événements distincts situés dans des pays différents.
Aucun témoin crédible ni aucune source officielle ne confirme cette apparition
Pour vérifier les affirmations circulant en ligne, Eleza Fact a recueilli des témoignages locaux.
Contacté par notre rédaction, le photographe urbain kinois Nathanael Milambo, connu pour documenter le quotidien de Kinshasa, dément catégoriquement les allégations : « c’est faux ».
Nous avons également interrogé Fanny Nkosi, qui habite dans la commune de Masina. Elle confirme l’existence de la rivière mais rejette l’idée d’une apparition surnaturelle : « La rivière existe bel et bien, elle traverse trois communes notamment Masina, Kimbanseke ainsi que Ndjili et se jette dans le fleuve Congo. Mais il n’y a pas cette sirène dans la rivière, ce sont seulement des rumeurs ».
Par ailleurs, ni les autorités provinciales de Kinshasa, ni les services compétents, ni les médias crédibles n’ont rapporté un tel événement malgré l’importante viralité de la vidéo. Une apparition aussi spectaculaire dans une zone densément peuplée aurait probablement suscité des constatations officielles ou une couverture médiatique vérifiable.
Les outils de détection indiquent une vidéo générée artificiellement
Au-delà de la vérification contextuelle, Eleza Fact a soumis la vidéo à plusieurs outils spécialisés dans la détection de contenus générés par intelligence artificielle.
L’observation visuelle révèle déjà plusieurs anomalies. Les traits du visage de la créature apparaissent peu naturels et ses mouvements rappellent davantage ceux d’une statue ou d’une animation artificielle que ceux d’un être vivant. Les textures, les expressions et les transitions de mouvement présentent également des incohérences fréquemment observées dans les vidéos générées par IA.
L’analyse avec InVID WeVerify indique que les algorithmes du plugin ont trouvé des preuves solides suggérant la présence de visages manipulés par intelligence artificielle. L’outil attribue à la vidéo une probabilité de 83 % de génération artificielle.
Résultats de l’analyse avec l’outil de détection InVID WeVerify capturés par Eleza Fact
La vidéo a également été soumise à l’outil Hive AI , dont les résultats concluent qu’elle contient probablement du contenu généré par intelligence artificielle ou un deepfake. Le système attribue une probabilité globale de 70,6 % de contenu généré par IA et identifie plus précisément une probabilité de 99,7 % d’utilisation du modèle Sora 2.

Résultats de l’analyse avec l’outil de détection Hive AI capturés par Eleza Fact
Enfin, l’outil UncovAI conclut également à une génération artificielle. Son analyse neuronale des images vidéo estime avec un niveau de confiance de 95 % que la séquence a été créée par intelligence artificielle.
Résultats de l’analyse avec l’outil de détection UncoverAI capturés par Eleza Fact
La convergence de ces différents outils indépendants renforce fortement l’hypothèse d’une vidéo synthétique et non d’un enregistrement réel.
Mami Wata et les sirènes : entre mythes anciens et traditions africaines
L'importante viralité de cette vidéo s'explique également par la place qu'occupent les récits de sirènes et de Mami Wata dans l'imaginaire collectif de nombreuses sociétés africaines, notamment en RDC.
Le mythe de la sirène est bien plus ancien que les réseaux sociaux. Des legendes des créatures mi-femme, mi-poisson apparaissent déjà dans les civilisations antiques. Les historiens retracent leurs premières représentations à l'ancienne Mésopotamie avec la déesse Atargatis (documentée ici), souvent considérée comme l'une des premières divinités aquatiques représentées sous une forme hybride. Dans la mythologie grecque, les sirènes étaient initialement décrites comme des créatures mi-femme mi-oiseau avant d'être progressivement représentées, à partir du Moyen Âge européen, sous la forme de femmes à queue de poisson, image qui s'est largement diffusée dans la culture populaire contemporaine.
Selon l'Encyclopaedia Britannica (archivé ici), ces représentations ont évolué au fil des siècles sous l'influence des traditions grecques, romaines et médiévales, donnant naissance à la figure moderne de la sirène que l'on retrouve aujourd'hui dans les œuvres de fiction et les productions audiovisuelles.
En Afrique centrale et de l'Ouest, cette représentation s'est mêlée aux croyances locales autour des esprits des eaux pour donner naissance à la figure de Mami Wata, littéralement « Mother Water ». L’historien de l'art Henry John Drewal, professeur à l'Université du Wisconsin et spécialiste reconnu de Mami Wata, a consacré plus de trente ans de recherches à cette figure. Il a dirigé l'exposition internationale "Mami Wata: Arts for Water Spirits in Africa and Its Diasporas", présentée notamment au Fowler Museum (UCLA) puis au Smithsonian National Museum of African Art. D'après ses recherches, cette divinité est le résultat de plusieurs siècles d'échanges entre les traditions africaines, européennes et asiatiques. Elle est généralement représentée comme une femme d'une grande beauté, parfois sous les traits d'une sirène ou accompagnée de serpents, et est associée à la richesse, à la guérison, à la fécondité, au pouvoir spirituel mais aussi au danger associé aux eaux.
Le Smithsonian National Museum of African Art (archivé ici), qui a consacré une exposition internationale à Mami Wata, explique que cette figure est présente dans de nombreux pays africains, notamment en République démocratique du Congo, au Nigeria, au Cameroun, au Bénin, au Ghana ou encore en Angola. Les représentations varient selon les régions mais reposent sur un même ensemble de croyances liées aux esprits des eaux.
L'ouvrage de référence Mami Wata: Arts for Water Spirits in Africa and Its Diasporas (archivé ici), publié par Henry John Drewal, retrace également l'évolution historique de cette croyance et montre comment elle a été influencée par les échanges commerciaux, les migrations et les images importées d'Europe et d'Asie à partir du XIXᵉ siècle.
Si ces croyances occupent une place importante dans le patrimoine culturel africain, elles ne constituent cependant pas une preuve qu'une vidéo diffusée sur les réseaux sociaux montre un phénomène réel.
Conclusion
Les vérifications d’Eleza Fact montrent qu’aucun élément crédible ne permet d’affirmer qu’une sirène a été aperçue dans la rivière Tshangu à Masina, à Kinshasa. Les témoignages recueillis localement démentent cette apparition, aucune source officielle ou médiatique fiable ne la confirme, et plusieurs outils de détection dont InVID WeVerify, Hive AI ou encore UncoverAI concluent que la vidéo a été générée par intelligence artificielle et a ensuite été diffusée avec de fausses localisations, notamment en RDC et en Indonésie.
Lorsqu’une vidéo montre une scène extraordinaire ou surnaturelle, il est essentiel de vérifier si elle a déjà circulé dans d’autres contextes, de rechercher des confirmations auprès de sources crédibles et d’utiliser des outils de vérification avant de la partager. Les contenus générés par intelligence artificielle deviennent de plus en plus réalistes et peuvent facilement être utilisés pour créer de fausses informations susceptibles d’alimenter la peur, les rumeurs ou les croyances erronées.
Edité par Daniel Makeke
