Contexte
La République démocratique du Congo est l'un des pays les plus riches d'Afrique en matière de biodiversité. Son territoire abrite l'okapi, le bonobo, le gorille de montagne, l'éléphant de forêt et le rhinocéros blanc du Nord, ainsi que cinq sites inscrits au patrimoine mondial de l'UNESCO, dont le parc national des Virunga, créé en 1925 et plus ancien parc national d'Afrique, et le parc national de Kahuzi-Biega. Le pays compte également des crocodiles : le crocodile du Nil (Crocodylus niloticus), dont l'Union internationale pour la conservation de la nature situe l'aire de répartition en République démocratique du Congo comme dans une vingtaine d'autres pays africains, mais aussi le faux-gavial d'Afrique (Mecistops cataphractus) et le crocodile nain (Osteolaemus tetraspis), trois des espèces de crocodiliens présentes sur le continent. Ces reptiles fréquentent le fleuve Congo et ses affluents ainsi que plusieurs lacs de l'est du pays. Leur présence en RDC n'a donc rien d'extraordinaire — mais elle n'est pas uniforme sur tout le territoire, et certains plans d'eau en sont totalement dépourvus.
C'est précisément ce que méconnaît une publication devenue virale sur Facebook, qui présente la photographie d'un crocodilien comme ayant été prise dans le lac Kivu. Eleza Fact a soumis cette image à l'outil de recherche inversée Google Lens, les résultats sont sans appel : la photographie circule en ligne depuis des années, associée à des sujets sans aucun lien avec la République démocratique du Congo.
L'allégation partagée
La photographie a été publiée dans le groupe Facebook R.D.C info directco, par une membre identifiée sous le nom de Lydia Mandaka. Ce groupe, contenant plus de 54000 membres, diffuse régulièrement des contenus liés à l'actualité congolaise.
« Ce crocodile avait été photographié dans le lac Kivu. Aimons notre pays. On n'a que la RDC comme unique pays », écrit l'auteure de la publication en légende de l'image (sans correction).
Au moment de la rédaction de cet article, la publication avait recueilli 42 réactions, 8 commentaires et 13 partages. Les réactions des internautes sont partagées. Certains reprennent l'information à leur compte, tandis que d'autres expriment un doute ironique.
« Kivus à été sacrifier pour des intérêts égoïstes et de convoitisme » (sans correction), écrit ainsi un internaute.
Une image de banque de photographies, utilisée depuis des années
La recherche inversée effectuée par Eleza Fact renvoie en premier lieu vers la collection « alligator beach » de la banque d'images Getty Images, l'une des principales plateformes commerciales de photographies au monde. Les images de ce type y sont vendues sous licence à des rédactions, des agences de communication et des sites web, qui les emploient comme illustrations génériques. Une photographie disponible dans une telle banque n'est associée à aucun lieu précis au moment de sa réutilisation : elle est reprise, recadrée et republiée dans des contextes multiples et sans rapport entre eux. C'est le premier indice que l'image n'a pas été prise par un témoin sur les rives du lac Kivu, comme le laisse entendre la publication.
La même recherche renvoie vers un article de France 3 Hauts-de-France publié le 20 avril 2026 utilisant cette image en illustration. L’article explique que le 19 avril 2026, un pêcheur à l'aimant a remonté du canal de Roubaix le cadavre d'un crocodilien, enfermé dans un sac de couchage et lesté d'un poids en fonte. Le parquet de Lille a ouvert une enquête pour maltraitance animale, confiée au commissariat de Roubaix, et la dépouille a été confiée à la Ligue protectrice des animaux. L'animal a par la suite été identifié comme un caïman à lunettes (Caiman crocodilus), une espèce originaire d'Amérique du Sud, vraisemblablement détenu illégalement. Ce cas est doublement instructif : il montre que l'image sert d'illustration générique à des sujets « crocodiles » sans lien avec le lieu représenté, et que même en France, l'animal en cause n'était pas un crocodile africain.
La recherche renvoie également vers un article de la chaîne américaine FOX 4 Dallas-Fort Worth, publié en juin 2022. Il rapporte le témoignage de Josh Wells, habitant du nord de la Floride, dont le chien Toby a été happé et dévoré par un alligator sur le sentier J.R. Alford Greenway, à Tallahassee. Selon le rapport d'incident de la Florida Fish and Wildlife Conservation Commission, l'animal mesurait un peu plus de 2,80 mètres. Cet article, mis en ligne plus de quatre ans avant la publication congolaise, situe sans ambiguïté l'image dans l'univers documentaire des alligators nord-américains.
Deux résultats supplémentaires confirment cette orientation. Le premier, publié par AOL, concerne un suspect attaqué par un alligator aux États-Unis. Le second renvoie à une affaire relayée par USA Today et par de nombreux médias texans : entre mai et juillet 2026, trois alligators ont été abattus au Fort Worth Nature Center and Refuge, sur le lac Worth, au Texas, l'un d'eux au carreau d'arbalète ; les gardes-chasse de l'État ont offert une récompense de 1 000 dollars. Aucune de ces cinq correspondances ne mentionne la République démocratique du Congo, le lac Kivu ou une quelconque localité congolaise.
L'examen morphologique confirme ce que révèle la recherche inversée. L'animal photographié présente un museau large, arrondi, en forme de U, et une coloration sombre, presque noire. Or, comme le rappelle la chaîne publique américaine PBS, les crocodiles se distinguent par un museau nettement plus effilé, en V, et une teinte olive à brunâtre — le crocodile du Nil ayant un museau « deux fois plus long que large à sa base ». Surtout, la répartition géographique est décisive : les alligators vivent uniquement dans le sud-est des États-Unis et, pour une seconde espèce, dans le bassin du Yangtsé en Chine.
Pas de crocodile au lac Kivu
Le lac Kivu est un cas particulier parmi les grands lacs africains, et cette singularité explique la pauvreté de sa faune. Les travaux publiés dans le Journal of Great Lakes Research rappellent que les coulées de lave du Nyiragongo et du Nyamulagira ont bouché son ancien exutoire vers le Nil ; vers 9 500 ans avant le présent, le lac est devenu profond et s'est mis à se déverser vers le sud par la rivière Ruzizi, en direction du lac Tanganyika, inversant ainsi son drainage du bassin du Nil vers celui du Congo. Une seconde étude, consacrée aux mollusques du lac, décrit le Kivu comme un lac de barrage volcanique marqué par des éruptions limniques récurrentes et caractérisé par une faune appauvrie. À cela s'ajoutent des conditions physico-chimiques hostiles : selon l'étude de référence du bassin réalisée pour l'Autorité du bassin du lac Kivu et de la rivière Ruzizi (ABAKIR), le lac est situé à 1 462 mètres d'altitude, sa salinité avoisine 1 g/l, son pH se situe entre 8 et 9 et sa conductivité électrique entre 1 000 et 1 500 µS/cm ; ses eaux profondes sont durablement privées d'oxygène et saturées de dioxyde de carbone et de méthane. Aucun inventaire scientifique publié sur le lac Kivu ne fait état d'une population de crocodiles.
Les crocodiles sont pourtant bien présents dans la région — mais en aval, et à des altitudes bien plus basses. Une étude parue dans la revue Frontiers in Environmental Science recense explicitement les crocodiles, aux côtés des hippopotames et des loutres, parmi la faune aquatique protégée du bassin de la rivière Ruzizi. Or, entre le lac et cette plaine, la Ruzizi franchit un escarpement : d'après l'étude ABAKIR, elle chute de 1 450 à 962 mètres d'altitude sur une cinquantaine de kilomètres, à travers des gorges ponctuées de nombreuses chutes d'eau, avant de s'étaler dans la plaine jusqu'à 770 mètres et de rejoindre le lac Tanganyika. C'est dans cette zone basse, et non dans le lac Kivu, que vivent les crocodiles du Nil de la région.
Conclusion
Les vérifications menées par Eleza Fact démontrent que la photographie présentée comme celle d'un crocodile du lac Kivu n'a aucun lien avec la République démocratique du Congo. L'image provient d'une banque de photographies et illustre depuis des années des contenus sans rapport entre eux : un fait divers survenu à Roubaix, dans le nord de la France, en avril 2026, et plusieurs articles de presse américains consacrés à des alligators de Floride et du Texas.
L'animal représenté n'est d'ailleurs pas un crocodile mais un alligator, reconnaissable à son museau large et arrondi et à sa coloration sombre — une famille de reptiles qui n'existe à l'état sauvage qu'en Amérique du Nord et en Chine, et dont aucun représentant ne vit en Afrique. Quant au lac Kivu, sa formation par barrage volcanique, ses éruptions limniques répétées et ses caractéristiques physico-chimiques atypiques en font l'un des grands lacs africains les plus pauvres en faune : aucune population de crocodiles n'y a jamais été documentée.
Cette vérification rappelle l’importance de ne pas se fier uniquement à une image ou à une légende virale. Il est essentiel de vérifier l’origine, le contexte et la date d’une image avant de la partager. La recherche inversée d’image constitue notamment un outil simple permettant de confronter une publication à ses sources et de limiter la propagation de fausses informations susceptibles d’induire le public en erreur.
Eleza Fact est signataire du Code de principes de l'International Fact-Checking Network (IFCN). Une erreur dans cet article ? Signalez-la à editions@elezafact.cd ; nos corrections sont publiées dans la rubrique Corrections.
