Contexte
L'est de la République démocratique du Congo est une région de montagnes. Le Nord-Kivu, en particulier, est structuré par la branche occidentale du Rift est-africain, dite rift Albertin, dont les épaulements soulevés forment une succession de chaînes : du nord au sud, le plateau des Lendu, les monts Rwenzori, la chaîne des Virunga puis, plus au sud, les monts Itombwe.
Ces chaînes n'ont pas toutes la même origine ni la même nature. La chaîne des Virunga, au sud de la province, est d'origine volcanique. Elle compte huit volcans, dont deux seulement sont actifs : le Nyiragongo (3 470 m) et le Nyamulagira (3 058 m), surveillés en permanence par l'Observatoire volcanologique de Goma (OVG). Ces deux édifices sont à eux seuls responsables de près des deux cinquièmes des éruptions historiques recensées en Afrique. Les six autres volcans de la chaîne, parmi lesquels le Karisimbi, le Mikeno et le Visoke, sont éteints ou en sommeil prolongé.
C'est dans ce contexte qu'une vidéo montrant des flammes jaillissant du sol a circulé sur X et sur Instagram, présentée comme la preuve d'une ressource gazière brûlant à l'air libre près de Beni dans le massif du Rwenzori. Les vérifications menées par Eleza Fact, notamment via l’outil Google Lens et des recherches suplémentaires sur le mont Rwenzori, ont révélé que cette vidéo provient de la Taïwan.
Les allégations partagées
La vidéo a été mise en ligne sur X par le compte Afro infos 243 le 13 juillet 2026, avec une audiance de plus 1500 abonnés, publiant des contenus sur l’actualité sécuritaire en RDC.
« RDC : Du gaz naturel a été découvert dans les massifs du Ruwenzori, situés dans la région de #Beni, au Nord-Kivu. Cette découverte met une nouvelle fois en évidence le potentiel énergétique considérable de la République démocratique du Congo », indique la légende de la publication. Ici elle fait plus de 900 vues.
Puis la vidéo a été diffusée sous forme de reel sur Instagram par lequotidienconnecte, un compte, suivi par plus de 71000 abonnés, publie régulièrement des contenus liés à l'actualité mondiale avec un regard particulier sur la RDC.
« Près de Beni, massif du Ruwenzori, République démocratique du Congo 🇨🇩. Une scène impressionnante attire l'attention dans l'est de la RDC : une ressource énergétique potentiellement importante brûle à l'air libre, sans exploitation industrielle », écrit lequotidienconnecte dans la légende accompagnant la vidéo.
La publication poursuit : « Situé près de la ville de Beni, dans le massif du Ruwenzori, ce phénomène soulève des questions sur la valorisation des ressources naturelles du pays. Selon les images diffusées, ce gaz pourrait représenter une opportunité énergétique majeure, notamment pour réduire la dépendance au charbon et soutenir le développement industriel local. » La légende attribue enfin les images à un certain « @benjimk ».
Ce que montre réellement la vidéo
Eleza Fact a soumis des captures de cette vidéo à l'outil de recherche inversée Google Lens. Les résultats obtenus ne renvoient à aucune localité congolaise. Ils convergent tous vers un phénomène géologique documenté depuis plus de dix ans dans le sud de Taïwan : les volcans de boue.
La correspondance la plus précise renvoie à une séquence distribuée par Getty Images via l'agence Storyful. Sa description identifie l'auteur des images et les circonstances du tournage : le géologue canadien Shahin Dashtgard, professeur au département des sciences de la Terre de l'université Simon Fraser, à Burnaby, a filmé un volcan de boue à l'étang de Yangpu, près de Kaohsiung, dans le sud de Taïwan, le 20 avril 2019.
Le détail décisif figure dans cette même description : les flammes ne sont pas un phénomène spontané. Selon le témoignage du géologue recueilli par Storyful, un habitant a délibérément mis le feu à la boue pour lui montrer le phénomène, et l'embrasement a duré environ cinq minutes. Dashtgard précise que la boue est composée essentiellement de matière organique, dans laquelle des bactéries produisent du méthane — gaz inflammable qui alimente les flammes.
Cette description a été reprise par les médias qui ont diffusé la séquence en 2019, notamment Der Spiegel (archivé ici), sous le titre « Volcan de boue en flammes ». Le lieu filmé est parfaitement identifiable. Il s'agit de l'étang de boue de Yangnu, un volcan de boue situé près du bourg de Yanchiao, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de Kaohsiung.
Par ailleurs, Ce site était déjà décrit, photographié et cartographié dès le 19 février 2012 sur le blog de voyage Off the Beaten Track (archivé ici). L'article précise que cet étang produit d'importantes quantités de gaz inflammable et qu'il n'est pas rare que des visiteurs l'enflamment, les flammes s'élevant alors à plus d'un mètre au-dessus de la surface. Le billet comporte une photographie légendée « Yangnu Mud Pool on fire », en tout point comparable à la scène de la vidéo virale, et fournit les coordonnées GPS du site : 22°48'17" N, 120°24'22" E.
Ces coordonnées, vérifiables par n'importe quel lecteur sur une carte satellite, situent le lieu dans le sud-ouest de Taïwan, à environ 10 200 kilomètres de Beni.
Les autres correspondances confirment l'ancienneté de ces images. La chaîne américaine The Weather Channel a diffusé la séquence (archivé ici) sur son site en langue espagnole sous le titre « Arde volcán de lodo en Taiwán ». La vidéo a également été mise en ligne sur Dailymotion et publiée sur X par le compte @CriticalStress (archivé ici) le 15 mai 2020, soit plus de six ans avant la publication congolaise.
Pourquoi ce phénomène ne peut pas se produire dans le massif du Ruwenzori
Contrairement à ce que suggère l'allégation, un phénomène comme celui filmé à Taïwan ne peut pas se produire dans le massif du Ruwenzori en raison de sa nature géologique. Le Ruwenzori n'est pas un volcan, mais un horst, c'est-à-dire un bloc de socle cristallin précambrien (gneiss, granites et quartzites) soulevé entre deux failles du rift Albertin. Ces roches, anciennes, compactes et peu poreuses, ne renferment ni les épaisses couches de sédiments meubles ni la matière organique nécessaires à la formation d'un volcan de boue, lequel résulte de la remontée sous pression d'eau, de boue et de gaz à travers des bassins sédimentaires. À l'inverse, le sud-ouest de Taïwan, où la vidéo a été tournée, est constitué de vastes dépôts sédimentaires marins fortement comprimés par la collision des plaques tectoniques, un contexte géologique reconnu comme favorable à ce type de phénomène. Le Ruwenzori n'a, par ailleurs, jamais connu d'activité volcanique documentée.
Cette réalité n'exclut pas l'existence d'un potentiel pétrolier et gazier dans la région, mais celui-ci se situe dans les bassins sédimentaires du graben Albertin, notamment autour des lacs Albert et Édouard et de la plaine de la Semliki, et non dans le socle cristallin du Ruwenzori. C'est d'ailleurs dans ces bassins que le gouvernement congolais a ouvert des blocs d'exploration pétrolière, dont le bloc IV couvrant les territoires de Beni, Oicha, Butembo et Lubero, sans qu'aucune découverte commerciale n'y ait été annoncée à ce jour. En outre, aucune institution compétente - ministère des Hydrocarbures, SONAHYDROC, Observatoire volcanologique de Goma ou autorités provinciales -, n'a signalé un suintement de gaz enflammé près de Beni.
Conclusion
Les vérifications menées par Eleza Fact démontrent que la vidéo présentée comme celle d'une ressource gazière brûlant à l'air libre près de Beni, dans le massif du Ruwenzori, n'a aucun lien avec la République démocratique du Congo. Il s'agit d'images authentiques, mais tournées à Taïwan : elles montrent l'étang de boue de Yangnu, près de Yanchiao dans le district de Kaohsiung, dont le méthane a été délibérément enflammé par un riverain devant le géologue canadien Shahin Dashtgard, le 20 avril 2019.
La chronologie est sans ambiguïté : le site était déjà documenté et photographié en flammes en février 2012, la séquence a été tournée en avril 2019, et elle circulait sur X dès mai 2020. Elle ne peut donc illustrer aucun événement survenu en RDC en 2026. La géologie du Ruwenzori, un bloc de socle cristallin précambrien soulevé, dépourvu de couverture sédimentaire épaisse, exclut par ailleurs l'existence d'un tel phénomène dans ce massif.
Ce cas illustre une forme particulière de désinformation : elle ne s'appuie pas sur une invention totale, mais greffe des images étrangères sur une réalité vérifiable — le potentiel énergétique sous-exploité de l'est du pays, la dépendance des ménages au charbon de bois, l'existence de blocs pétroliers autour de Beni. C'est précisément ce qui la rend efficace, et c'est aussi ce qui la rend dommageable : en faisant passer une curiosité touristique taïwanaise pour une richesse congolaise à portée de main, elle brouille le débat public sur des enjeux énergétiques qui, eux, méritent une information exacte.
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