Contexte
La République démocratique du Congo dispose de l’un des plus importants patrimoines forestiers d’Afrique. Ses forêts jouent un rôle majeur dans la préservation de la biodiversité, la régulation du climat et les moyens de subsistance de nombreuses communautés. Dans l’est du pays, notamment au Sud-Kivu, les espaces forestiers sont également exposés à diverses pressions environnementales et aux conséquences du contexte sécuritaire qui prévaut dans plusieurs territoires.
Plusieurs images montrant des incendies de forêt sont actuellement partagées sur X avec des allégations affirmant qu’elles auraient été prises à Mushinga, dans le territoire de Walungu, au Sud-Kivu, où des forêts seraient menacées par des actions attribuées à l’armée rwandaise et au M23. Selon cette publication, des arbres seraient abattus et des espaces forestiers incendiés, notamment dans le but d’empêcher d’éventuelles embuscades des Wazalendo.
Mais ces photographies montrent-elles réellement les forêts de Mushinga, dans le territoire de Walungu ? Pour le vérifier, Eleza Fact a soumis les quatre images à une recherche inversée afin d’en retrouver les premières occurrences et d’identifier leur contexte d’origine. Les résultats montrent que ces photographies circulaient déjà en ligne plusieurs années avant leur récente publication sur X et qu’elles sont associées à des incendies et à la déforestation dans le bassin amazonien, notamment au Brésil. Aucun des résultats retrouvés ne permet de les relier aux forêts de Walungu.
L'allégation partagée
Quatre photographies ont été publiées sur X par Anaelmarlon Luz - Général 4, le 9 septembre. Ce compte, suivi par plus de 13 000 abonnés, diffuse régulièrement des contenus portant notamment sur l’actualité politique et sécuritaire en République démocratique du Congo.
« SUD-KIVU : ALERTE SUR L’ABATTAGE D’ARBRES ET L’INCENDIE DE FORÊTS À MUSHINGA PAR L'ARMÉE RWANDAISE M23-RDF. Dans le groupement de #Mushinga, territoire de #Walungu, une source locale contactée affirme que les rebelles rwandais de l’#AFC/#M23-#RDF abattent des arbres et incendient des forêts pour, selon eux, prévenir les embuscades des résistants Wazalendo. Cette pratique constitue une grave menace pour l’environnement. Après la coupe des bananiers au Nord-Kivu, l’abattage des arbres gagne désormais le Sud-Kivu », écrit l'auteure de la publication en légende de l'image (sans correction).
Au moment de la rédaction de cet article, la publication avait recueilli plus de 6 000 vues, plus de 100 réactions, 9 commentaires ainsi que plus de 40 partages et citations sur X. Les réactions des internautes sont partagées : certains reprennent l’allégation à leur compte, tandis que d’autres expriment des doutes ou réagissent sur un ton ironique.
« Genocide against forest and banana trees. Your regime continues to impose blockade humanitarian assistance against Banyamulenge and now you are talking trees » ( traduit en français par : « Génocide contre les forêts et les bananiers. Votre régime continue d’imposer un blocus à l’aide humanitaire destinée aux Banyamulenge et maintenant vous parlez des arbres. »), écrit ainsi un internaute.
Les mêmes images ont ensuite été publiées le 10 septembre sur le compte X de Jordan Mulikuza, accompagnées des mêmes allégations. Sa publication avait enregistré plus de 1 200 vues au moment de la vérification, contribuant ainsi à une nouvelle diffusion de ces photographies auprès des internautes.
Des images photographiées dans le bassin d’Amazonie
Les quatre images ont été soumises à une recherche inversée par Eleza Fact afin de déterminer leur origine et de vérifier si elles avaient effectivement été prises à Mushinga.

Première image analysée et vérifiée par Eleza Fact — origine : post de Jordan Mulikuza
La première image a été retrouvée dans un article publié le 19 novembre 2021 par le média britannique The Standard (archivé ici). Intitulé « Deforestation in Brazil’s Amazon leaps by 22% to hit 15-year high », l’article porte sur l’augmentation de la déforestation en Amazonie brésilienne. La légende précise que la photographie, créditée à l’AFP via Getty Images, a été prise en août 2020 dans l’État du Pará, au Brésil. L’image montre une zone de forêt amazonienne touchée par un incendie. Elle est donc antérieure de plusieurs années à sa diffusion sur X et ne peut pas être présentée comme une photographie récente des forêts de Mushinga, dans le Sud-Kivu.
Cette même photographie a également été retrouvée dans un article publié le 3 juin 2021 par The Guardian (archivé ici), signé par Damian Carrington, rédacteur en chef de la rubrique environnement. Intitulé « Climate tipping points could topple like dominoes, warn scientists », l’article traite des risques liés aux points de bascule climatique et de leurs effets en cascade. La photographie, créditée à Carl de Souza/AFP/Getty Images, est présentée comme montrant une zone de forêt amazonienne en feu dans l’État du Pará, au Brésil. Sa présence dans cette publication constitue un nouvel élément permettant d’établir son association avec les incendies en Amazonie.

Deuxième image analysée et vérifiée par Eleza Fact — origine : post de Jordan Mulikuza
La recherche inversée effectuée sur la deuxième image permet de la retrouver dans un article publié le 23 août 2019 par Le Parisien (archivé ici), signé par Frédéric Mouchon et intitulé « Feux en Amazonie : cinq questions que le drame pose ». L’image y est légendée comme ayant été prise à Porto Velho, au Brésil, le 18 août 2019. Elle est créditée à EPA/MAXPPP/Porto Velho Firefighters et montre une zone de forêt amazonienne ravagée par plusieurs incendies. Cette occurrence fournit donc une date et une localisation précises, qui ne correspondent pas au Sud-Kivu.
La même image est également retrouvée dans un article publié le 27 août 2019 par Ouest-France (archivé ici), dans son édition du soir, intitulé « Pourquoi l’Amazonie et les forêts tropicales humides sont-elles si vulnérables aux incendies ? ». L’article revient sur les incendies qui touchaient alors l’Amazonie et explique la vulnérabilité particulière des forêts tropicales humides face aux feux. Le fait que la photographie ait été publiée dès 2019 confirme qu’elle circulait déjà plusieurs années avant son utilisation dans la publication examinée par Eleza Fact. Elle ne constitue donc pas une preuve visuelle d’un incendie récent à Mushinga.

Troisième image analysée et vérifiée par Eleza Fact — origine : post de Jordan Mulikuza
La troisième image a également été retrouvée dans un article publié le 8 mars 2021 par CNEWS (archivé ici), intitulé « Deux tiers des forêts tropicales ont été détruites ou dégradées ». Consacré à l’état des forêts tropicales dans le monde, l’article utilise une photographie créditée à Carl de Souza / AFP, accompagnée de la légende « L’Amazonie représente une forte partie de ces pertes ». Le texte s’appuie notamment sur un rapport de l’ONG Rainforest Foundation Norway consacré à la destruction et à la dégradation des forêts tropicales. Cette occurrence établit que la photographie était déjà utilisée en 2021 pour illustrer la situation de l’Amazonie et la déforestation.

Quatrième image analysée et vérifiée par Eleza Fact — origine : post de Jordan Mulikuza
Enfin, la quatrième image a été retrouvée sur iStock, une plateforme spécialisée dans la commercialisation de photographies et d’illustrations. Elle y est présentée sous le titre « Large forest fire to open area for agriculture and cattle ranching in the Amazon rainforest », soit en français « Grand incendie de forêt pour ouvrir une zone destinée à l’agriculture et à l’élevage de bétail dans la forêt amazonienne ». La description associée présente l’image comme une illustration d’un incendie de forêt en Amazonie lié à la déforestation et à l’ouverture de terres destinées à l’agriculture et à l’élevage. Il s’agit donc d’une photographie de stock utilisée pour illustrer la thématique des incendies et de la déforestation en Amazonie. Sa présence sur cette plateforme ne permet toutefois pas, à elle seule, d’établir la date exacte ni les circonstances précises de sa prise de vue.
Conclusion
Les vérifications effectuées par Eleza Fact montrent que les quatre photographies utilisées pour soutenir l’allégation concernant des incendies de forêts à Mushinga sont associées à des contenus antérieurs consacrés aux incendies, à la déforestation et à la dégradation des forêts amazoniennes, principalement au Brésil. Plusieurs d’entre elles sont documentées depuis 2019 ou 2020, soit plusieurs années avant leur publication sur X en septembre. Aucun élément retrouvé lors de la recherche inversée ne permet d’établir que ces images ont été prises à Mushinga, dans le territoire de Walungu, ni qu’elles montrent des forêts incendiées dans le contexte sécuritaire évoqué par la publication.
Cette vérification rappelle l’importance de ne pas considérer une photographie comme une preuve suffisante, surtout lorsqu’elle accompagne une information sensible liée à un conflit ou à une situation sécuritaire. Une image authentique peut être réutilisée avec une fausse localisation, une autre date ou un contexte différent afin de soutenir une affirmation qui n’a aucun rapport avec la scène représentée.
