Contexte
Depuis la déclaration, en mai 2026, de la 17ᵉ épidémie de maladie à virus Ebola dans les provinces de l'Ituri, du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, l'est de la République démocratique du Congo (RDC) traverse une nouvelle crise sanitaire dans un contexte déjà marqué par l'insécurité persistante liée aux conflits armés. Selon les données officielles (documentées ici) publiées par le ministère de la santé de la RDC sur son compte X, au 21 juin 2026, cette flambée enregistrait 1 048 cas confirmés et 267 décès cumulés.
Cette situation favorise la circulation de nombreuses théories du complot sur les réseaux sociaux, spécifiquement sur les plateformes X (anciennement Twitter) et Facebook. Profitant de la peur, des déplacements massifs de populations et d'une méfiance croissante envers les interventions sanitaires, plusieurs publications affirment que l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) utiliserait « Ebola » pour masquer un empoisonnement collectif à l'arsenic, un métal lourd dangereux, prétendument lié aux activités minières dans ces zones parfois accompagnées d'un tableau comparant certains symptômes d'Ebola avec ceux d'une intoxication à l'arsenic afin de donner une apparence scientifique à cette théorie.
Face à la viralité de ces publications et aux risques qu'elles représentent pour les communautés ainsi que pour les personnels de santé susceptibles d'être pris pour cible, Eleza Fact a mené une vérification approfondie.
Nous avons interrogé l'OMS, analysé les différences médicales entre Ebola et une intoxication à l'arsenic, examiné les protocoles internationaux de diagnostic ainsi que les mécanismes de transmission de la maladie. Résultat: l’affirmation est infondée. Aucune preuve scientifique ne permet de soutenir cette théorie. Les données médicales, biologiques et épidémiologiques disponibles contredisent cette affirmation.
Des publications virales nées sur les réseaux sociaux
Le 22 mai 2026, l'internaute Luiz M.D a publié sur son compte X (ex-Twitter) : « The WHO is using "ebola" as a cover up for poisoning. » ou en français : « L'OMS utilise "ebola" comme couverture pour un empoisonnement. »
Au 21 juin 2026, cette publication cumulait plus de 55 000 vues, 71 commentaires, 2 000 mentions j'aime et plus de 1 000 partages. En commentaires, la méfiance envers l'institution onusienne est flagrante : « Disband the WHO. They're literally a terr0rist organization. Unreal. » (en français : «Dissolvez l'OMS. Ils sont littéralement une organisation terr0riste. Irréel. ») ou encore « Stop WHO ultra vires now! » (« Arrêtez les excès de pouvoir de l'OMS maintenant ! »).
Le 29 mai, le même compte récidive : « Actually there are no “viruses.” In the case of “ebola”, it’s a cover for arsenic and mercury poisoning. This is the reason the news keeps saying “suspected cases.” They know it’s not “ebola.” » (en français : « En réalité, il n'y a pas de "virus". Dans le cas d' "ebola", c'est une couverture pour un empoisonnement à l'arsenic et au mercure. C'est la raison pour laquelle les informations continuent de parler de "cas suspects". Ils savent que ce n'est pas "ebola". »)
Cette affirmation était accompagnée d'un tableau comparatif des symptômes liés à l'empoisonnement par l'arsenic et des symptômes d'Ebola. Ce post cumulait au 21 juin 680 vues, 10 partages et 43 mentions “j’aime”.
La rumeur s'est également propagée sur Facebook. Le 24 mai, l'utilisatrice Zélapanthère aka lady Traoré affirmait sur sa page (101 000 abonnés) : « Je vais surement choquer beaucoup parmi vous mais savez vous que "le virus ebola" n'existe pas? Ce dont souffre ces gens est l'empoisonnement à l'arsenic. Et des tests à échelle humaine sont aussi faits sur certains. (sic) »
Cette publication a généré 775 mentions j'aime, 138 commentaires et 62 partages. Parmi les réactions, on pouvait lire : « Les cours d'eau et l'eau de robinet ont été contaminé par l'arsenic. l'Afrique continue d'être un terrain d'essai bactériologique pour les laboratoires occidentaux (sic) », «Bien sûr, comme toujours, il faut créer un faux problème pour implanter un vrai problème » ou encore « Sincèrement, je n'y crois pas à ces conneries d'ebola à variante xyz et etc.... Ni du petit frère du Corona qu'ils cultivent sur des individus sur ce bateau de croisière ».
Le 28 mai, le compte X Ngazekof enfonçait le clou en partageant le même tableau comparatif :« Ebola is not a disease, it's actually a toxic poisoning that comes from the mining of Arsenic and other minerals look at the comparison below » (en français : « Ebola n'est pas une maladie, c'est en réalité un empoisonnement toxique qui provient de l'extraction de l'Arsenic et d'autres minéraux, regardez la comparaison ci-dessous »).
L'OMS réfute catégoriquement la thèse d'un empoisonnement à l'arsenic dissimulé sous le nom d'Ebola
Contacté par Eleza Fact pour savoir si l'OMS dissimule réellement un empoisonnement à l'arsenic derrière l'épidémie d'Ebola, Bavon Tanguza, Infodemic and RCCE Manager (Gestionnaire de l'infodémie et de la communication sur les risques et engagement communautaire) à l’0MS RDC, se montre catégorique : « Les éléments disponibles de l'OMS montrent que cette thèse ne tient pas scientifiquement. Une flambée d'Ebola se distingue d'une intoxication à l'arsenic ou au mercure par le mode de transmission, le tableau clinique, et surtout par la confirmation en laboratoire d'un virus, pas d'un toxique. »
Selon lui, les données médicales et les analyses de laboratoire permettent de distinguer clairement une maladie infectieuse causée par un virus d'une intoxication provoquée par un métal lourd.
Pour étayer cette affirmation, il détaille trois différences fondamentales : les manifestations cliniques, la dynamique de propagation et les méthodes de confirmation biologique.
Des symptômes parfois similaires, mais des maladies fondamentalement différentes
L'un des principaux arguments avancés par les auteurs des publications virales repose sur la ressemblance de certains symptômes. Les vomissements, les diarrhées ou encore les douleurs abdominales figurent effectivement parmi les manifestations observées aussi bien chez des patients atteints d'Ebola que chez des personnes souffrant d'une intoxication aiguë à l'arsenic.
Toutefois, selon l'OMS, ces similitudes ne suffisent pas à conclure que les deux maladies ont la même origine.
Bavon Tanguza explique : « Ebola est une maladie infectieuse causée par un orthébolavirus, avec une incubation de 2 à 21 jours, puis des symptômes comme la fièvre, la fatigue, les douleurs musculaires, les vomissements, la diarrhée, les douleurs abdominales, les éruptions cutanées et parfois des hémorragies. La transmission se fait par contact direct avec le sang ou d'autres liquides biologiques d'une personne malade ou décédée, ou encore avec des surfaces contaminées. »
À l'inverse, poursuit-il : « L'arsenic provoque surtout une intoxication liée à l'exposition à de l'eau contaminée, à des aliments ou à certaines activités industrielles. Les formes aiguës provoquent généralement des vomissements, des douleurs abdominales et des diarrhées, puis apparaissent des engourdissements et des picotements. Une exposition chronique entraîne principalement des lésions cutanées et, à long terme, augmente le risque de développer plusieurs cancers. »
Autrement dit, si certaines manifestations digestives peuvent sembler proches, les mécanismes biologiques responsables de ces maladies sont totalement différents.
Contrairement à Ebola, l'intoxication aiguë à l'arsenic se manifeste quelques minutes ou quelques heures après l'exposition et dont les symptômes peuvent parfois aussi être assimilés au choléra. Comme l'indique le laboratoire Eurofins Biomnis (archivé ici) : « Les symptômes débutent 20 minutes à 12 heures après l'ingestion. La symptomatologie est essentiellement digestive : douleurs abdominales, vomissements et diarrhées parfois sanglants (choléra arsénical), accompagnés d'hypotension et de troubles hydroélectrolytiques par perte hydrique. »
Le mode de propagation constitue l'une des principales différences
Les vérifications d'Eleza Fact montrent également que la dynamique de propagation observée lors de l'épidémie actuelle ne correspond pas à celle d'un empoisonnement chimique.
Selon Bavon Tanguza : « Les flambées d'Ebola suivent un schéma compatible avec une transmission interhumaine et zoonotique, pas avec un empoisonnement chimique collectif. L'OMS indique que les cas sont liés au contact avec les fluides biologiques des personnes infectées, aux soins apportés aux malades, aux enterrements ainsi qu'à l'exposition initiale à des animaux infectés. »
Il rappelle également que les stratégies de lutte contre Ebola reposent sur des mesures caractéristiques d'une maladie contagieuse dont: l'identification et le suivi des personnes contacts pendant 21 jours ; l'isolement des malades ; les soins de soutien ; les enterrements sécurisés et la surveillance épidémiologique. Ces mesures sont mises en œuvre précisément parce qu'Ebola se transmet d'une personne à une autre.
À l'inverse, souligne-t-il : « Un empoisonnement à l'arsenic se transmet par exposition à une source chimique, pas par chaîne de contacts humains, ni par contamination successive des soignants et des proches. Si plusieurs personnes tombent malades dans des foyers successifs, avec incubation, contacts à risque et chaînes de transmission, cela soutient Ebola et non une intoxication unique d'origine environnementale. »
La vitesse et la structure de la propagation humaine à l'intérieur des communautés (notamment lors des contacts avec les dépouilles lors des rites funéraires et la contamination du personnel soignant) démontrent le caractère purement infectieux et contagieux de la maladie. Les médecins et infirmiers contractent cette maladie (documenté ici) parce qu'ils traitent des patients infectés. Si la cause était l'arsenic présent dans les sols ou l'eau des mines, les soignants basés dans les hôpitaux urbains ne développeraient aucun symptôme, car ils ne fréquentent pas les sites d'orpaillage. Pourtant, tant en RDC qu’à l’international, des médecins et infirmiers ayant traité les patients atteints (archivé ici) de la maladie à virus Ebola ou ayant fréquenté les zones de circulation dans le cadre de leur mission ont été contaminés.
Lors d'une intoxication environnementale à l'arsenic, plusieurs individus exposés à une même source contaminée peuvent tomber malades simultanément, cette intoxication reste géographiquement confinée à la source de la contamination environnementale (un point d'eau précis, un site minier spécifique).
En revanche, cette intoxication ne peut pas voyager d'un village à un autre, ni franchir une frontière internationale au gré des déplacements de population, ne peut pas non plus être transmise d'un malade à un autre lors des soins, des contacts familiaux ou des rites funéraires.
Or, les investigations épidémiologiques (référencées ici) réalisées pendant les flambées d'Ebola en RDC montrent précisément des chaînes de transmission entre patients, membres des familles et personnels de santé (archivé ici), un phénomène incompatible avec un empoisonnement chimique.
La preuve scientifique ne repose pas sur les symptômes, mais sur la détection du virus
L'argument central des publications virales repose sur une comparaison entre certains symptômes d'Ebola et ceux d'une intoxication à l'arsenic. Cette approche est trompeuse. En médecine, des maladies très différentes peuvent provoquer des signes cliniques similaires, notamment des vomissements, des diarrhées ou des douleurs abdominales. C'est pourquoi le diagnostic d'Ebola ne repose jamais uniquement sur l'observation des symptômes, mais sur des examens de laboratoire capables d'identifier directement le virus.
Bavon Tanguza explique : « L'OMS indique que la confirmation d'un cas d'Ebola se fait par des tests de laboratoire comme la RT-PCR [Reverse Transcription Polymerase Chain Reaction, Ndlr] , l'ELISA de capture d'anticorps, les tests de détection d'antigènes ou encore l'isolement viral en culture cellulaire. Ces tests recherchent directement le virus ou sa signature biologique, ce qu'on ne ferait pas pour confirmer une intoxication chimique. »
À l'inverse : « Une intoxication à l'arsenic se documente par l'évaluation de l'exposition et par des mesures biologiques de l'arsenic dans les liquides biologiques, tandis que le mercure se confirme par des examens toxicologiques spécifiques. En pratique, si un patient est positif à la RT-PCR pour Ebola, cela constitue une preuve virologique solide que la maladie est bien causée par le virus Ebola. »
En d'autres termes, les examens utilisés pour diagnostiquer Ebola ne recherchent pas des métaux lourds mais le matériel génétique du virus lui-même. De la même manière, les analyses toxicologiques destinées à détecter l'arsenic ne recherchent pas un virus mais mesurent la concentration du métal dans l'organisme.
Ces deux approches diagnostiques reposent donc sur des principes scientifiques totalement différents.
Ces informations communiquées à Eleza Fact concordent avec les fiches techniques publiées par l'OMS sur la maladie à virus Ebola et sur l’Arsenic et sont corroborées par d’autres institutions scientifiques mondiales totalement indépendantes et formelles.
Les Centers for Disease Control and Prevention (CDC) des États-Unis (archivé ici) rappellent également que la RT-PCR constitue la méthode de référence pour confirmer rapidement une infection par le virus Ebola chez les patients présentant des symptômes compatibles. D’après Ebola Map (archivé ici), le test détecte l' acide ribonucléique (ARN) viral et permet de distinguer Ebola d'autres maladies présentant des signes cliniques similaires.
Ces protocoles sont appliqués dans les laboratoires de référence participant à la surveillance de l'épidémie en RDC. Les analyses ne consistent donc pas à « supposer » qu'un patient souffre d'Ebola, mais à démontrer la présence du virus par des méthodes validées internationalement.
Pourquoi un empoisonnement à l'arsenic ne peut pas produire un test Ebola positif
L'une des principales failles de la théorie virale réside dans la confusion entre un agent infectieux et une substance chimique.
Comme dit plus haut, le virus Ebola est un micro-organisme possédant un génome constitué d'ARN. La RT-PCR amplifie et détecte précisément cette séquence génétique. En l'absence d'ARN viral, le test est négatif.
À l'inverse, l'arsenic est un élément chimique naturellement présent dans certaines roches, certains sols et certaines eaux souterraines. Il ne possède ni ADN ni ARN et ne peut donc pas être détecté par une méthode conçue pour identifier un virus.
L'Institut Pasteur (archivé ici), qui participe depuis plusieurs années aux recherches sur les fièvres hémorragiques virales, explique que les méthodes moléculaires utilisées pour le diagnostic d'Ebola recherchent spécifiquement le génome viral et permettent d'identifier avec précision l'agent responsable de l'infection.
« Le diagnostic clinique de la maladie est difficile car les symptômes initiaux sont relativement peu spécifiques. Seuls les tests en laboratoire, réalisés dans des conditions de haute sécurité, permettent d’établir le diagnostic. La RT-PCR, qui permet de détecter le matériel génétique du virus, est aujourd’hui le test de référence, tandis que les sérologies IgM et IgG sont utiles pour le diagnostic tardif ou rétrospectif », déclare l'institut Pasteur dans sa fiche maladies/Virus Ebola.
À l'inverse, une intoxication à l'arsenic est confirmée par des analyses toxicologiques mesurant la concentration du métal dans les urines, le sang, les cheveux ou les ongles, selon le type d'exposition.
L'Agency for Toxic Substances and Disease Registry (ATSDR) (archivé ici), agence scientifique américaine spécialisée dans les substances toxiques, précise: « La mesure de l'arsenic dans votre urine est le moyen le plus fiable de détecter les expositions à l'arsenic que vous avez subies au cours des derniers jours. La plupart des tests mesurent la quantité totale d'arsenic présente dans votre urine » ( cfr page 12 du manuel Toxicological Profile for Arsenic).
Le diagnostic repose donc sur l'historique d'exposition et sur la mesure biologique de l'arsenic, et non sur des analyses virologiques.
Autrement dit, les examens permettant de confirmer Ebola et ceux utilisés pour diagnostiquer une intoxication à l'arsenic sont fondés sur des principes scientifiques totalement différents et ne peuvent pas être confondus.
Conclusion
Aucune preuve scientifique ne permet d'affirmer que l'OMS utilise la maladie à virus Ebola comme couverture pour masquer un empoisonnement à l'arsenic. Les données virologiques, toxicologiques et épidémiologiques disponibles, corroborées par plusieurs organismes de référence, dont l'OMS, les CDC, l'Institut Pasteur et l'ATSDR, contredisent cette affirmation.
Les vérifications menées par Eleza Fact montrent que les cas d'Ebola sont confirmés par des analyses virologiques détectant le matériel génétique du virus, notamment par RT-PCR et séquençage. Elles montrent également que les chaînes de transmission observées entre patients, proches et personnels de santé correspondent au comportement d'une maladie infectieuse transmissible et non à celui d'une intoxication chimique. Par ailleurs, aucune donnée toxicologique ou étude scientifique ne démontre que les patients atteints d'Ebola souffrent en réalité d'un empoisonnement à l'arsenic. Enfin, les symptômes mis en avant dans les publications virales, bien que parfois communs aux deux affections, ne sont pas spécifiques et ne permettent pas, à eux seuls, d'en déterminer la cause.
Avant de partager une affirmation de santé, vérifiez si elle repose sur des analyses scientifiques, des sources indépendantes et des preuves vérifiables, plutôt que sur de simples comparaisons ou des publications virales.
Edité par Daniel Makeke
