Contexte
Depuis plusieurs mois, l’actualité politique en République démocratique du Congo est largement dominée par les débats autour du projet de révision de la Constitution (archivée ici). Cette initiative, portée par la majorité au pouvoir, suscite de vives réactions au sein de la classe politique et de la société civile. Alors que les partisans du projet le présentent comme une réforme institutionnelle, l’opposition y voit une tentative de modification des règles du jeu politique et a multiplié les prises de position publiques ainsi que les manifestations pour exprimer son opposition.
Portée par la majorité au pouvoir, cette démarche est catégoriquement rejetée par l’opposition, qui a organisé plusieurs actions de protestation au cours des dernières semaines. Dans cette dynamique, les principaux partis d’opposition ont appelé, le mercredi 3 juin dernier, à une journée « ville morte » sur l’ensemble du territoire national afin de dénoncer toute initiative visant à modifier la Constitution et de mobiliser la population autour de cette revendication.
Dans la foulée de cette mobilisation, une courte vidéo est devenue virale sur plusieurs réseaux sociaux, notamment sur X. On y voit des policiers courir pour échapper à une foule, tandis que l’auteur de la publication affirme qu’il s’agit d’une scène filmée lors des événements du 3 juin à Kinshasa. Dans un contexte politique particulièrement sensible, cette séquence a rapidement alimenté de nombreuses réactions. Pourtant, les vérifications menées par Eleza Fact, notamment grâce à une recherche inversée d’images via Google Lens ainsi qu’à la consultation de plusieurs sources médiatiques crédibles, montrent que cette vidéo, bien qu’authentique, existait bien avant les événements du 03 juin dernier à Kinshasa.
L’infox
La vidéo a été publiée sur le réseau social X par le compte Simaro Ngongo Case le 3 juin dernier. L’auteur accompagne la séquence du message suivant : « Insolite à Kinshasa : chasse au policier ». La publication a rapidement bénéficié d’une importante visibilité, cumulant plus de 11 000 vues, une trentaine de commentaires, 15 signets, 54 repartages et 172 mentions « J’aime » au moment de la rédaction de cet article. Cette large diffusion illustre la rapidité avec laquelle des contenus non contextualisés peuvent circuler sur les plateformes sociales.
Les réactions des internautes montrent que la publication a suscité des interprétations divergentes. Certains utilisateurs ont considéré la vidéo comme une preuve des événements survenus le 3 juin. C’est notamment le cas de cet internaute qui écrit : « Le peuple gagne toujours et seule la lutte libère. Félix Tshisekedi va fuir ce pays ».
D’autres internautes ont en revanche exprimé leurs doutes quant à l’authenticité du contexte présenté, estimant qu’il s’agissait d’images plus anciennes recyclées pour alimenter le débat politique. L’un d’eux affirme notamment : « Fake news pure manipulation, une ancienne vidéo ».
Une ancienne vidéo prise en 2022 à Kimpese et non en juin 2026 à Kinshasa
Pour vérifier ces affirmations, Eleza Fact a soumis plusieurs captures d’écran de la vidéo à une recherche inversée d’images. Les résultats obtenus montrent clairement qu’il ne s’agit pas d’une séquence filmée lors de la journée « ville morte » du 3 juin 2026 à Kinshasa. En réalité, cette vidéo apparaît dans une publications (archivée ici) mise en ligne dès le 22 avril 2024 sur le compte TikTok Palmer Kabeya Mukishi. La description accompagnant la publication précise : « L’insécurité à Kimpese, vivez en images la manifestation ». Cette première trace permet déjà d'établir que la vidéo circulait bien avant les événements auxquels elle est aujourd’hui associée.
Les mêmes images figurent également dans une publication (archivée ici) diffusée sur le compte Instagram Kinois_na_temps24. Là encore, la légende ne fait aucune référence à Kinshasa ni aux manifestations du 3 juin. Elle indique simplement : « Il était une fois à Kimpese », confirmant ainsi que la scène a été filmée dans cette cité du Kongo Central et non dans la capitale congolaise.
Les vérifications d’Eleza Fact montrent par ailleurs que le même compte X, Simaro Ngongo Case, à l’origine de la publication virale, avait déjà partagé exactement la même vidéo le 22 avril 2026 (archivée ici), mais avec une toute autre légende. À cette occasion, il affirmait : « KINSHASA 22 AVRIL 2026. NOUS SOMMES DANS LA CAPITALE D’ALLEMAGNE D’AFRIQUE.CHAOS GÉNÉRALISÉ À KINSHASA QUI MONTRE À LA FACE DU MONDE UNE VÉRITABLE JUNGLE CAUSÉ PAR UN MANQUE DE L’AUTORITÉ DE L’ÉTAT.CURIEUSEMENT, LES KASAIENS DE L’UDPA TROUVENT ÇA NORMAL.HEUREUSEMENT L’AFC/M23 EST LÀ POUR SAUVER LA RDC. » (non corrigé). Cette réutilisation répétée d’une même séquence avec des récits différents constitue un indice supplémentaire démontrant une sortie volontaire de son contexte.
La vidéo a également été republiée sur la page Facebook Kisangani inapita bulaya (archivées ici) le 22 avril dernier, où elle était de nouveau présentée comme une scène filmée à Kinshasa. Pourtant, aucune source indépendante ne vient corroborer cette affirmation.
Enfin, les recherches effectuées auprès de plusieurs médias congolais et internationaux reconnus pour leur couverture de l’actualité n’ont permis de retrouver aucun article faisant état de policiers pourchassés par une foule lors de la journée « ville morte » du 3 juin 2026 à Kinshasa. L’absence de toute confirmation par des sources crédibles constitue un élément supplémentaire remettant en cause le récit accompagnant cette vidéo.
Conclusion
La vidéo présentée comme montrant des policiers en fuite lors de la journée « ville morte » organisée le 3 juin dernier à Kinshasa existait bien avant cette date. Les vérifications menées par Eleza Fact, grâce à la recherche inversée d’images et au recoupement avec plusieurs publications antérieures ainsi qu’avec des sources médiatiques crédibles, démontrent qu’il s’agit en réalité d’une ancienne séquence filmée à Kimpese en 2022, puis remise en circulation plusieurs années plus tard avec une fausse contextualisation.
Cette affaire illustre une nouvelle fois la manière dont des images ou des vidéos authentiques peuvent être détournées de leur contexte d’origine pour influencer la perception du public, notamment dans un climat politique particulièrement tendu. Avant de partager un contenu viral, il est donc essentiel d’en vérifier la date, le lieu de tournage et les sources afin de limiter la propagation de la désinformation sur les réseaux sociaux. Edité par Joël ALIMASI
