Contexte
L’est de la République démocratique du Congo fait de nouveau face à une grave menace sanitaire considérée comme une urgence de santé publique de portée internationale par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). Depuis le mois de mai, le variant Bundibugyo de la maladie à virus Ebola a refait surface dans plusieurs provinces du pays, ravivant les inquiétudes des autorités sanitaires et des populations locales. Au 26 mai, plus de 1000 cas suspects, plus de 230 décès probables, plus de 120 cas confirmés ainsi qu’au moins trois provinces directement touchées ont été recensés dans le cadre de cette nouvelle flambée épidémique.
Mais au-delà du virus lui-même, un autre phénomène ne cesse de compliquer les efforts de riposte : la désinformation. À chaque nouvelle épidémie, des rumeurs, mythes et fausses croyances ressurgissent autour de l’origine de la maladie, de ses modes de transmission ou encore des prétendus remèdes capables de la prévenir ou de la guérir.
Des publications et commentaires sur les réseaux sociaux indiquent que dans certaines communautés, Ebola est encore perçu comme une invention politique destinée à attirer des financements internationaux ou à manipuler les populations. D’autres croyances soutiennent que la maladie serait une malédiction, un sort jeté sur certaines familles ou encore une forme de sorcellerie visant des individus précis. Ces perceptions, profondément ancrées dans certaines mentalités, conduisent parfois des malades à éviter les centres de traitement Ebola, préférant consulter des guérisseurs traditionnels ou rester cachés au sein de leurs communautés par peur de stigmatisation ou par méfiance envers les structures sanitaires.
La déconstruction de ces mythes et fausses croyances devient ainsi une urgence aussi importante que la lutte médicale contre le virus lui-même. Mais ces mythes et croyances reposent-ils réellement sur des bases scientifiques solides? Les informations diffusées dans certaines communautés sur l’origine mystique ou politique d’Ebola sont-elles fondées ? Face à la multiplication des rumeurs, il devient essentiel de distinguer les faits scientifiquement établis des fausses informations qui mettent des vies en danger.
Des publications et commentaires sur les réseaux sociaux affirmant l’inexistence d’Ebola
Plusieurs publications et commentaires diffusés sur les réseaux sociaux illustrent les perceptions, les doutes et les croyances de différentes communautés autour de la maladie à virus Ebola. À mesure que l’épidémie progresse, des récits non vérifiés, des théories du complot et des interprétations mystiques se multiplient sur Facebook, WhatsApp et d’autres plateformes numériques, alimentant la confusion et la méfiance au sein de la population.
Les premières rumeurs remettant en cause l’existence même de la maladie apparaissent notamment à travers une histoire devenue virale autour d’un cercueil supposément “mystérieux” qui circulerait seul dans certaines zones de la province de l’Ituri. Selon plusieurs récits relayés en ligne, ce phénomène aurait provoqué la mort de plusieurs habitants dans la commune rurale de Mongbwalu, située dans le territoire de Djugu. Pourtant, c’est précisément dans cette région que sévit actuellement la nouvelle épidémie d’Ebola, la 17e enregistrée en République démocratique du Congo. En attribuant les décès à un phénomène surnaturel plutôt qu’à une maladie virale, certains habitants se méfient alors des symptômes réels d’Ebola, notamment la fièvre, les saignements ou les vomissements, et rejettent ainsi les messages de prévention des autorités sanitaires.
Cette rumeur a notamment été relayée dans une publication Facebook faite par Blaise Bahati Dile Ingrid le 09 mai, soit quelques jours avant l’annonce officielle de la résurgence de la maladie.
« Un #cercueil mystérieux circule seul dans les avenues, plusieurs personnes meurent et disparaissent mystérieusement. Les habitants vivent dans la peur; vaquer paisiblement à ses occupations devient quasi impossible. C'est le climat qui règne depuis quelques semaines dans les avenues #Alimasi 1 et #Alimasi 2, Nous sommes là dans la commune rurale de Mungwalu précisément dans le quartier #SHUNI en territoire de #DJUGU. Selon certains témoignages des habitants sur la voie des ondes, il s'agirait d'un cercueil qui avait ramenait un corps sans vie d'une personne de Bunia pour #Mungwalu. Il fallait remplacer le cercueil par un autre. Mais alors ce cercueil aurait été incinéré sans respecter les pratiques coutumières en la matière. Voilà donc les conséquences de leurs actes qui se produit et tout le monde est mal alaise. D'autres ont même affirmé que cela a provoqué même une épidémie dans la région qui décime la population ; à moindre malaise vous mourrez. Dossier donc à suivre. »(Sans correction), note la légende.
Quelques jours plus tard, le 17 mai, un cas suspect est signalé à Goma ( Est de la RDC). Très rapidement, de nouvelles publications apparaissent sur Facebook, associant Ebola à des enjeux géopolitiques et sécuritaires dans l’est de la RDC. Certains internautes présentent alors la maladie comme une invention politique destinée à manipuler la population ou à servir des intérêts cachés liés au contexte sécuritaire régional.
Le même jour, une publication faite sur Facebook par un internaute nommé Sankara Kartumwa remet ouvertement en doute la crédibilité du premier cas annoncé à Goma, en établissant un lien entre la maladie et la présence du M23 dans la région du Kivu.
« Tout ce qui vient sous l’administration du M23 mérite qu’on reste vigilants et qu’on se pose des questions. Personnellement, j’ai encore des doutes concernant le cas d’Ebola annoncé à Goma. Ces criminels cherchent, par tous les moyens, à semer la peur et à manipuler la population afin de servir leurs propres intérêts », indique-t-il sur sa page Facebook.
La publication cumule plus de 200 mentions “j’aime”, 170 commentaires et plus de 50 partages, illustrant ainsi la rapidité avec laquelle ce type de discours peut atteindre un large public sur les réseaux sociaux.
D’autres publications similaires ont ensuite suivi. Le 21 mai, une autre publication relayée par la page Facebook Nuru ya Habari suscite également de nombreuses réactions. Partagé par plus de 60 internautes et commenté plus de 100 fois, le post affirme que la maladie aurait été introduite à des fins politiques et remet en question le fait qu’Ebola touche principalement les provinces de l’est de la RDC.
« Maintenant, chère population, soyons honnêtes, d’accord ? Que celui qui a perdu un ami, un frère ou un parent, à cause d’Ebola, qu’il lève la main pour que nous puissions croire si c’est vrai, parce que ce qu’à chaque fois ça tombe sur Goma, tous les jours Goma, comment allons-nous continuer à vivre. Population de Goma, arrêtons l’hypocrisie ou le faux-semblant. Si Goma est vulnérable, nous avons beaucoup de tribus ici, et ce sont ces tribus qui font que Goma n’a pas de position ferme. Pourquoi leur Ebola ne va-t-il pas du côté de Lubumbashi, Kinshasa, Kisangani, Bukavu et autres ? Mais chaque trafic d’arnaque doit commencer par Goma. Ebola vient de l’Ituri, la seconde est arrivée à Goma. Tu as tort si tu penses qu’Ebola avait des jambes. », raconte l’auteur du post en Swahili.
Ces différentes publications représentent quelques exemples des nombreuses théories du complot et fausses informations diffusées autour de l’épidémie d’Ebola sur les réseaux sociaux. D’autres contenus vont encore plus loin en attaquant directement les autorités publiques, les organisations sanitaires internationales ou les ONG impliquées dans la riposte contre la maladie.
C’est notamment le cas de certains commentaires publiés sous des posts Facebook d’Africa CDC. Deux commentaires attirent particulièrement l’attention. L’internaute Victor Idris Jr affirme sans ambiguïté qu’il s’agit d’une machination destinée à générer des financements internationaux. « Money makers....I just pray that you get the donor money fast so that we are saved from the staged noise », traduit en français par « Faiseurs d’argent… Je prie juste que vous receviez rapidement l’argent des donateurs, afin que nous soyons épargnés de ce bruit mis en scène », déclare-t-il.
De son côté, l'internaute Joseph Tirus accuse directement Africa CDC d’empoisonner les populations dans le but de gagner de l’argent, niant même l’existence du virus Ebola. « Africa CDC it's poisoning. There's no virus involved since none has ever been proven to exist. Cut the crap and look for real work », traduit par « Africa CDC, c'est de l'empoisonnement. Il n'y a aucun virus impliqué puisque aucun n'a jamais été prouvé comme existant. Arrêtez les conneries et cherchez du vrai travail », affirme-t-il en commentaire.
Ce que disent les faits en Ituri sur le récit d’un cercueil ambulant
Contacté par Eleza Fact, Micheline Nangandu, journaliste et artiste comédienne, membre de la structure Collectif des Artistes de l’Ituri, explique que le récit du cercueil ambulant est en réalité une fausse croyance liée à une mauvaise compréhension de la propagation de la maladie à virus Ebola. Selon son récit, la contagion à Mongbwalu a débuté lorsqu'un patient infecté a été transféré à Bunia pour y être soigné, alors que le diagnostic initial ne permettait pas aux médecins d'identifier la maladie. Après le décès de ce patient, le cercueil a dû être changé en raison de sa dégradation, et les manipulations directes du corps par la famille et les membres de la communauté, qui ignoraient les risques sanitaires, ont favorisé la transmission de l'épidémie. Ce comportement, dicté par des traditions locales, a ainsi exposé de nombreuses personnes au virus, y compris au sein du milieu médical à Bunia, invalidant totalement l'idée d'un phénomène mystique ou d'un "cercueil mystérieux".
« Le mystère entourant les décès à Mongbwalu n'est pas d'origine mystique, mais résulte de la propagation réelle du virus Ebola, transmis lors de manipulations funéraires non sécurisées. La contamination a débuté lorsqu'un patient infecté, traité initialement à Bunia sans diagnostic précis, est décédé, contaminant son médecin soignant. Par la suite, le transport du corps vers Mongbwalu, marqué par la rupture du cercueil et des contacts physiques directs lors du transfert du défunt par les habitants, a entraîné une chaîne de transmission locale. Les symptômes cliniques observés chez les personnes ayant manipulé la dépouille, fièvre, maux de tête, vomissements et hémorragies, confirment la réalité biologique de l'épidémie, laquelle s'est ensuite propagée aux structures de santé de Bunia, mettant en quarantaine de nombreux membres du personnel médical », a-t-elle confié à Eleza Fact.
Billy Majaliwa, journaliste basé à Ituri et coordinateur provincial de l'ONG ATBU-ASBL qui intervient dans le domaine de la Santé Communautaire, a mené des investigation sur le terrain et a confirmé qu’aucune personne vivant dans les avenues citées, ni dans la commune rurale concernée n’a témoigné avoir vu ou aperçu un cercueil ambulant.
« Premièrement l'histoire de cercueil qui circule dans les avenues n'est pas vraie car jusque-là, dans mes enquêtes sur l'affaire je ne trouve personne qui confirme avoir vu ou connais quelqu'un qui a vu le cercueil en question. Sur huit personnes que j'ai pu interrogé sur ça, trois seulement m'ont dit avoir entendu parler de cela mais qui doutent de l'histoire, une personne m'a confirmé avoir entendu du deuil ou le cercueil a été brûlé à Mongbwalu suite aux mésententes entre deux familles et quatre personnes m'ont dit n'avoir rien entendu sur l'affaire. C'est plutôt sur l'épidémie d'Ebola que circule beaucoup de désinformations dans la population locale. Alors, cette histoire de cercueil qui circule, est seulement l'une des Fake news, fondé pour dissuader la population sur l'existence d'Ebola, tout comme celle autre de soit disant Cache-nez où il y mention Fondation Mzee Laurent Désiré Kabila, disant que cela provient du Rwanda étant empoisonné pour tuer les congolais et se cacher derrière Ebola », déclare Billy Majaliwa.
Ensuite, nous avons contacté Jospin Wa Jorkin, journaliste à la Radio Communautaire Tuungane de Mongbwalu. Il a confirmé que c’était bien Ebola qui tuait les gens, et non un cercueil mystérieux. Il a insisté sur le fait que toutes les personnes décédées à Mongbwalu présentaient les signes caractéristiques du virus Ebola. De plus, il a partagé avec la rédaction d’Eleza Fact une vidéo de l’un de ses collègues qui présentait des symptômes évocateurs d’Ebola, notamment des saignements du nez, des yeux et de la bouche. Malheureusement, ce dernier a succombé à la maladie.
« C'est Ebola qui tue les gens à Ituri et parce que (...) les gens qui se présentent avec des signes d'écoulement du sang et de diarrhée finissent tous par mourir (...) Les gens pensaient que c'est ce cercueil qui tuait à Mongbwalu, mais après avoir constaté, on a essayé un peu d'examiner les histoires, à la fin de compte, nous avions tous confirmé que c'est Ebola qui tue à Ituri. Même à Mambasa, même à Niamkunde, à Mongbwalu, et même à Bunia, les histoires vraiment ça ne va pas. Et les gens sont en train de mourir à tout moment » (sic).
D’ailleurs, la ministre des Affaires Etrangères de la RDC, Thérèse Kayikwamba a souligné à la DW ce 28 mai que ce variant d'Ebola ne présente pas les symptômes ouvertement violents observés avec les souches habituelles, ce qui a considérablement retardé l'identification des premiers cas. À cette difficulté technique s'ajoute un choc culturel majeur : comme l'indiquait le reportage au début de la séquence par le Directeur de l’Hôpital Général de Mongbwalu, Richard Lokudu, il s'agit de la première fois que la communauté de Mongbwalu est confrontée à une épidémie de cette ampleur. « Il y a des rumeurs. C'est la première fois que cette communauté est confrontée à une situation comme celle-ci ; il n'y a jamais eu d'épidémie de cette ampleur dans la région », explique-t-il dans la vidéo.
Ce manque d'antécédents face à une crise de cette ampleur a plongé les habitants dans une profonde incompréhension, les poussant à formuler des conclusions hâtives pour donner un sens à la mort. Ce désarroi s'est cristallisé autour de rumeurs irrationnelles, comme celle attribuant la cause des décès à des cercueils eux-mêmes, perçus comme des instruments de mort, alimentant ainsi un scepticisme tenace qui a entravé les efforts de réponse sanitaire.
Le journaliste et acteur de la société civile Bénédiction Murhabazi, qui s'est récemment rendu à Mongbwalu et à Bunia, affirme à son tour avoir constaté sur le terrain la gravité de la situation ainsi que les conséquences de la désinformation autour de la maladie.
« J'ai pu voir des malades ainsi que plusieurs décès, dont certains concernaient déjà des cas confirmés d'Ebola à Mongbwalu. Au début de l'épidémie, une partie de la population attribuait les décès quotidiens aux histoires de cercueils mystérieux qui circulaient dans la région. Ce n'est qu'après l'annonce officielle du gouvernement congolais sur la résurgence d'Ebola que certaines personnes ont commencé à comprendre la réalité de la situation », explique-t-il.
Selon lui, malgré cette annonce, le niveau de sensibilisation demeure insuffisant dans plusieurs localités affectées. De nombreuses familles continuent à garder les malades à domicile, tandis que certains patients décèdent sans avoir été pris en charge par les services de santé. « Dans plusieurs quartiers, des personnes sont mortes après avoir présenté tous les symptômes compatibles avec Ebola. Pourtant, leurs proches continuent parfois à manipuler les corps malgré les risques élevés de contamination », déplore-t-il.
Le journaliste souligne également les difficultés auxquelles sont confrontées les équipes chargées de la riposte. « Les volontaires de la Croix-Rouge, qui assurent les enterrements dignes et sécurisés, ne disposent pas toujours des équipements nécessaires. À Mongbwalu, trois volontaires de la Croix-Rouge, dont deux hommes et une femme, ont été infectés au mois de mars. Cette dernière a transmis la maladie à son mari, qui est décédé deux semaines plus tard », rapporte-t-il.
À ces difficultés s'ajoutent parfois la méfiance et le rejet des équipes d'intervention. Selon Bénédiction Murhabazi, certaines communautés refusent encore l'intervention des équipes sanitaires, faute d'informations suffisantes sur Ebola et ses modes de transmission. « Les équipes sont régulièrement appelées pour récupérer les corps de personnes décédées dans différents quartiers. Mais une fois sur place, elles sont parfois rejetées ou chassées par certains habitants », explique-t-il.
L'acteur de la société civile évoque également le traumatisme vécu par les habitants face à la multiplication des décès. « À un certain moment, les populations expliquaient qu'elles enterraient plus de dix personnes par jour sans vraiment comprendre ce qui se passait. Beaucoup avaient le sentiment que les autorités n'informaient pas suffisamment la population », témoigne-t-il.
Il raconte notamment qu'au cours de la semaine précédente, alors qu'il accompagnait des équipes de la Croix-Rouge, celles-ci ont reçu huit appels en l'espace de deux heures pour récupérer des corps dans différents quartiers. « Malheureusement, elles ne disposaient ni de moyens de transport suffisants ni d'escortes de sécurité pour accéder à certaines zones. Dans plusieurs cas, les familles ont dû procéder elles-mêmes aux enterrements », poursuit-il.
Pour Bénédiction Murhabazi, un renforcement urgent de la sensibilisation communautaire, des moyens logistiques et de la protection des intervenants demeure indispensable afin d'éviter une aggravation de la situation. « Il existe aujourd'hui une prise de conscience progressive dans une partie de la population, mais les efforts doivent être considérablement renforcés pour contenir l'épidémie et lutter contre les rumeurs qui continuent de circuler », conclut-il.
Ce que disent les données de l’OMS sur l'épidémie actuelle
Contacté par Eleza Fact, le Dr Bavon Tanguza Ngunga, Responsable de la gestion des infodémies et Responsable des données pour la communication des risques et l’engagement communautaire au sein de l’Organisation Mondiale de la Santé, explique que les données scientifiques disponibles ne laissent aucun doute sur l'existence de l'épidémie actuelle et permettent également de comprendre pourquoi certaines rumeurs persistent au sein des communautés touchées. Selon lui, les analyses de laboratoire et les investigations épidémiologiques réalisées en Ituri confirment sans ambiguïté la circulation du virus Ebola de souche Bundibugyo.
« Les laboratoires utilisent principalement la RT-PCR, considérée comme le test de référence pour détecter l'ARN viral, ainsi que le séquençage génomique permettant d'identifier avec précision la souche responsable de l'épidémie. Des tests antigéniques rapides sont également utilisés sur le terrain avant confirmation par RT-PCR. Au-delà des analyses biologiques, les autorités sanitaires s'appuient sur des données épidémiologiques concordantes : cas confirmés et probables, suivi des contacts, chaînes de transmission documentées et courbes épidémiques démontrant une propagation interhumaine persistante. La détection de l'ARN viral par RT-PCR, associée au séquençage génomique confirmant la souche Bundibugyo, constitue une preuve scientifique robuste de l'existence de l'épidémie. Ces résultats concordent avec les données recueillies sur le terrain concernant les liens entre les cas, les lieux de contamination et la chronologie des infections », explique le Dr Bavon Tanguza Ngunga.
Pour répondre aux théories affirmant qu'Ebola serait une maladie fabriquée ou introduite récemment dans la région, l'expert rappelle également que cette souche a déjà provoqué des flambées ailleurs en Afrique. « Les filovirus sont associés à des réservoirs animaux, notamment certaines espèces de chauves-souris frugivores. Des transmissions indépendantes vers l'être humain peuvent se produire à différents endroits et à différentes périodes. Les déplacements des populations, les échanges commerciaux, les mouvements transfrontaliers ainsi que les crises sécuritaires favorisent ensuite la propagation de la maladie », précise-t-il.
Selon lui, la lutte contre les rumeurs doit s'appuyer sur la transparence et la proximité avec les communautés. « Il est essentiel d'expliquer le fonctionnement et la fiabilité des tests utilisés pour détecter Ebola, de rappeler que les analyses sont réalisées dans des laboratoires reconnus comme l'INRB, mais aussi de diffuser des informations simples, régulières et vérifiables à travers les radios locales, les relais communautaires et les leaders d'opinion », recommande-t-il.
« Les communautés doivent avoir accès à des preuves tangibles, notamment des témoignages de patients guéris, des explications sur les analyses de laboratoire et des informations transparentes sur l'évolution de l'épidémie. La confiance est un élément central de la riposte. Sans confiance, les rumeurs prennent le dessus sur les faits », conclut le Dr Bavon Tanguza Ngunga.
Ebola, une zoonose confirmée depuis 1976
Contrairement aux récits affirmant qu’Ebola serait une invention récente ou une manipulation politique visant spécifiquement l’est de la RDC, la maladie à virus Ebola est connue de la communauté scientifique depuis 1976, année de sa première identification simultanée au Soudan et en République démocratique du Congo, alors appelée Zaïre. Les recherches scientifiques ont depuis démontré qu’il s’agit d’un virus zoonotique transmis à l’homme par des animaux, probablement des chauves-souris, avant de se propager entre humains par contact avec les fluides corporels. Plusieurs souches du virus ont été identifiées au fil des décennies, dont la souche Bundibugyo découverte en 2007 en Ouganda. Selon l’OMS et le CDC, cette souche a déjà provoqué plusieurs flambées en Afrique centrale et de l’Est bien avant la résurgence actuelle, avec des taux de létalité pouvant atteindre 50 %, démontrant qu’il ne s’agit nullement d’un phénomène nouveau ni d’une machination politique.
Le 15 mai 2026, l’Institut national de recherche biomédicale (INRB) de Kinshasa a officiellement confirmé la présence du virus Ebola de souche Bundibugyo dans plusieurs échantillons prélevés en Ituri, conduisant à la déclaration de la 17e épidémie d’Ebola en RDC. Face à la propagation rapide de la maladie et à l’apparition de cas en Ouganda chez des voyageurs en provenance de la RDC, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a classé cette flambée comme une urgence de santé publique de portée internationale, tandis qu’Africa CDC a déclenché une alerte continentale. Les autorités congolaises ont également mobilisé d’importants moyens de riposte, avec le déploiement d’équipes médicales et un financement d’urgence de plusieurs millions de dollars. Les données présentées par le ministère de la Santé, faisant état de centaines de cas suspects, de nombreux décès et d’un taux élevé de positivité aux tests de laboratoire, confirment la réalité sanitaire de l’épidémie et contredisent les théories complotistes circulant sur les réseaux sociaux.
Le professeur Jean‑Jacques Muyembe, qui a participé à l’investigation de la première épidémie d’Ebola en 1976 et dirige aujourd’hui l’INRB, a personnellement confirmé le cas à Goma en mai 2026. Il a expliqué aux médias qu’un cas positif avait été confirmé par les tests de laboratoire : « il s’agit de l’épouse d’un homme décédé d’Ebola à Bunia, qui s’est rendue à Goma après le décès de son mari alors qu’elle était déjà infectée », a-t-il expliqué. Face aux doutes propagés sur les réseaux sociaux, le Dr Muyembe a rappelé que la RDC connaît sa 17e épidémie d’Ebola, dont la plupart étaient causées par la souche Zaïre, et que l’actuelle flambée est due au variant Bundibugyo, pour lequel il n’existe pas encore de vaccin homologué. Il a également souligné que « les épidémies reviennent souvent après de longues périodes. Les gens oublient vite et cela revient toujours comme une surprise », insistant sur le caractère récurrent et naturel de la maladie dans les zones forestières d’Afrique centrale.
Danger des rumeurs face à la riposte contre Ebola
Les rumeurs niant l’existence d’Ebola ont provoqué des tensions meurtrières en Ituri. Le 21 mai dernier, à l’hôpital de Rwampara, où une foule en colère a attaqué le centre d’isolement pour récupérer le corps d’un défunt, incendiant deux tentes médicales. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 22 au 23 mai, des individus non identifiés ont brûlé des tentes d’isolement à l’hôpital général de référence de Mongbwalu, l’épicentre de l’épidémie. Ces violences sont directement alimentées par la méfiance entretenue par les fausses informations circulant sur les réseaux sociaux et dans la communauté.
Dans ce climat de défiance, certaines familles ont soustrait leurs proches malades des centres de traitement, tandis que d’autres patients ont pris la fuite par peur des soins. À Mongbwalu, après l’incendie des tentes, 25 patients suspectés ou atteints d’Ebola ont quitté l’hôpital, dont au moins un cas confirmé aujourd’hui introuvable. Par ailleurs, à Rwampara, plusieurs familles ont réclamé les corps des défunts contre l’avis des équipes sanitaires. Ces comportements accentuent dangereusement la propagation du virus, car les malades en fuite et les dépouilles non traitées deviennent des sources de contamination pour leur entourage.
Conclusion
L’histoire du « cercueil mystérieux » qui circulerait seul dans les avenues de Mungbwalu n’est qu’un mythe parmi tant d’autres. Les enquêtes de terrain menées par des journalistes et acteurs communautaires en Ituri sont formelles : aucune personne vivant dans les quartiers concernés n’a jamais vu un tel cercueil. En revanche, toutes les victimes présentaient les symptômes bien réels du virus Ebola : fièvre, vomissements, hémorragies ; et les analyses de l’INRB ont confirmé la présence de la souche Bundibugyo. La maladie à virus Ebola est une zoonose identifiée par la science depuis 1976, qui resurgit régulièrement dans les zones forestières d’Afrique centrale, sans lien avec les conflits armés ou les rivalités régionales.
Pourtant, les rumeurs et théories du complot ne sont pas anodines. En Ituri, elles ont déjà conduit à des actes de violence contre des centres de traitement, à la fuite de patients contagieux et à des récupérations illégales de dépouilles mortelles, autant de comportements qui transforment une crise sanitaire en catastrophe annoncée. Tant que la méfiance l’emportera sur la confiance dans les preuves scientifiques et les messages des autorités sanitaires, le virus continuera de se propager, et les vies humaines resteront en danger. La lutte contre Ebola ne se gagne pas seulement à coups de tests et de centres d’isolement : elle passe aussi, et peut-être d’abord, par la déconstruction des mythes et la reconstruction d’un dialogue de confiance au sein des communautés.
Edité par Daniel Makeke
