Contexte
Des spéculations persistantes entourent l’implication supposée des États-Unis dans le processus de stabilisation à l’est de la RDC, notamment via un prétendu envoi de militaires sur le terrain. Depuis plusieurs mois, les réseaux sociaux regorgent des publications qui relaient ces hypothèses, souvent sans preuve. Le 1ᵉʳ août, plusieurs images montrant des soldats américains ont circulé sur X et Facebook, accompagnées des légendes affirmant qu’il s’agissait d’instructeurs dépêchés dans plusieurs provinces, dont la ville de Kisangani, afin de former les Forces Armées de la République démocratique du Congo. Selon ces publications, cette présence militaire fait suite à un accord sécuritaire validé par le Pentagone et constitue un prolongement direct du traité de paix signé le 27 juin dernier à Washington entre la RDC et le Rwanda.
Eleza Fact a entrepris une analyse approfondie de ces affirmations en recourant à la recherche inversée d’images via Google Images. Les résultats ont révélé que toutes les photographies en circulation étaient antérieures et totalement déconnectées du contexte actuel en RDC. En complément, le Département d’État américain ainsi que la mairie de Kisangani, joints par la rédaction, ont réfuté toute opération de ce type.
Images et allégations partagées
Sur X, trois images distinctes ont été publiées : la première montre des militaires américains donnant des instructions à des soldats africains, reconnaissables à leurs uniformes ; la deuxième présente des soldats américains assis à l’intérieur d’un bus ; la troisième met en scène un militaire américain devant le micro d’un journaliste.
Clément Muya, utilisateur actif sur X, a diffusé ces images le 1ᵉʳ août avec la légende suivante : « DEAL RDC-USA Le Pentagone renforce sa coopération militaire avec l'armée congolaise (FARDC). Plusieurs instructeurs américains sont déjà sur le sol congolais dans différentes provinces. La coopération Sécuritaire se développe d'avantage »(sans correction). En date du 5 août à 16h11 (heure de Goma), la publication avait enregistré plus de 3 000 vues, accompagnées de 17 partages et citations.
Les mêmes clichés ont été relayés sur X par le compte Eyes On Congo, cette fois en anglais : « DRCongo: Following the peace agreement with Rwanda, the United States of America is strengthening its military cooperation with the Congolese army (FARDC). Several American instructors are already on Congolese soil in various provinces ». Traduit en français par : « DRCongo : Suite à l'accord de paix avec le Rwanda, les États-Unis d'Amérique renforcent leur coopération militaire avec l'armée congolaise (FARDC). Plusieurs instructeurs américains sont déjà sur le sol congolais dans différentes provinces. »
Sur Facebook, seule l’image représentant des soldats américains donnant des instructions à des militaires africains a été diffusée dans le groupe 2GOLISOLO par Ally Famil Guarda. Ce groupe, qui compte plus de 39 000 membres, sert régulièrement de relais à des contenus liés à l’actualité congolaise. Le texte accompagnant la photo est : « Leo pale Kisangani kulikuwa ka Formation entre Armé spécial Ya FARDC na ba Mercenaires AMÉRICAIN. Déjà formation isha anza ju ya ma stratégie ya Ku Kuya Goma na Bukavu ! » Traduit en français par : « Aujourd’hui, à Kisangani, une formation conjointe a été organisée entre les unités spéciales des FARDC et des mercenaires américains. Cette formation s’inscrit dans le cadre de l’élaboration de stratégies visant à reprendre le contrôle de Goma et Bukavu ! »
Une image de 2023 en Côte d'Ivoire
En soumettant la première image à Google Lens, Eleza Fact a identifié des correspondances claires prouvant qu’elle avait été prise en 2023 en Côte d’Ivoire, loin du contexte sécuritaire actuel en RDC. Elle avait été publiée le 4 mars 2023 sur le site Defense Visual Information Distribution Service (archivé ici), base de données officielle du Département de la Défense américain. Selon la légende, la photo a été capturée le 3 mars 2023 par le sergent américain Ashlind Moir, lors d’un exercice Flintlock 2023 près d’Abidjan, impliquant des instructeurs du 3ᵉ Groupe des forces spéciales aéroportées et les forces spéciales ivoiriennes.
On retrouve également cette image dans un article du 3 avril 2023 sur le site Responsible Statecraft (archivé ici). Ce texte analyse le rôle de l’exercice Flintlock, organisé chaque année depuis 2005 avec plusieurs armées africaines. Bien que présenté comme une opportunité de renforcer les capacités locales et la coopération régionale, l’événement suscite aussi des critiques, certains observateurs estimant que sa mise en scène médiatique occulte les causes profondes de l’instabilité, telles que les tensions communautaires ou les problèmes de gouvernance.
Une image de 2011 au Ghana
En examinant la troisième image, celle où un militaire américain s’adresse à un journaliste, l’enquête a révélé qu’elle datait de 2011. Publiée le 12 juillet 2011 sur Flickr, elle avait été prise la veille par la sergente Elisebet Freeburg. La légende précise que le lieutenant-colonel Rodney Boyd, alors officier responsable des forces américaines MEDFLAG, était interviewé par les médias ghanéens à l’occasion de la cérémonie d’ouverture d’un exercice militaire conjoint. Cet événement, qui a duré dix jours, avait pour objectif de renforcer la coopération entre les États-Unis et le Ghana à travers des échanges médicaux et des opérations humanitaires.
L’image figure aussi dans un article du 13 juillet 2011 (archivé ici) sur le site Defense Visual Information Distribution Service, qui décrit le MEDFLAG 11 comme une mission conjointe de formation médicale et de soutien humanitaire. Au total, environ 200 militaires et personnels civils avaient participé à des ateliers couvrant plusieurs disciplines médicales, avec une intervention directe dans des communautés locales.
Un autre article (archivé ici), publié le 15 juillet 2011 par l’armée américaine, reprenait les mêmes faits et confirmations, consolidant l’origine exacte de la photo.
Quant à la deuxième image montrant des soldats américains assis dans un bus, Eleza Fact n’a pas retrouvé d’éléments visuels fiables permettant d’en identifier l’origine exacte. Cependant, un détail attire l’attention : tous les militaires portent des masques sanitaires, signe que la scène remonte probablement à la période de la pandémie de COVID-19, alors que cette mesure a été levée depuis 2022. Cet indice suggère que l’image n’est pas récente, malgré sa réutilisation dans un contexte actuel.
Réaction des instances publiques
Dans le but de savoir si des militaires américains ont été envoyés sur le sol congolais, Eleza Fact a pris contact avec le Pentagone, abritant le quartier général du Département de la Défense des USA. Ce dernier nous a précisé ne pas détenir d’information concernant une telle opération, tout en nous indiquant de contacter le Département d’État américain. « Thank you for your inquiry. We have no information regarding this matter. Please direct your questions to the US State Department ». Traduit en français par : « Merci pour votre requête. Nous n'avons aucune information sur ce sujet. Veuillez adresser vos questions au Département d'État américain ».
Ce qui nous a emmenés à contacter ensuite le Département d’État américain par le moyen du bureau des relations avec la presse, qui a à son tour précisé ne pas détenir d’informations sur ce sujet. « We have no information regarding this matter ». Traduit par : « Nous n'avons aucune information concernant ce sujet », a-t-il répondu.
Par la suite, nous avons tenté de contacter le porte-parole de l’armée congolaise et du gouvernement congolais, pour savoir s’ils reconnaissaient une quelconque mission conjointe entre les FARDC et l’armée américaine. Malheureusement, ces derniers n’ont fait aucune suite à nos requêtes. Nous avons par contre pris contact avec le maire de la ville de Kisangani, Delly Likunde, pour savoir s’il y avait une présence militaire américaine à Kisangani. Ce dernier a réfuté ces allégations en indiquant qu’il s’agit juste de rumeurs.
« Ce ne sont que des rumeurs », a-t-il répondu.
Eleza Fact a travaillé sur plusieurs sujets montrant réellement les limites de la participation américaine dans le processus de rétablissement de la paix dans l’est de la RDC. Une participation qui ne confirme aucune implication militaire par le gouvernement américain.
Conclusion
Malgré l’ampleur des rumeurs relayées sur les réseaux sociaux, rien ne permet d’attester d’une présence militaire américaine en République démocratique du Congo. L’analyse des images diffusées révèle qu’elles ont été prises bien avant, dans des contextes étrangers à la RDC, notamment en Côte d’Ivoire en 2023 et au Ghana en 2011. Les autorités américaines, tout comme la mairie de Kisangani, ont nié ces affirmations. En l’absence de preuves concrètes, ces publications relèvent davantage de la spéculation que de l’information vérifiée.
Une fois encore, cette affaire souligne l’importance de la vérification rigoureuse des faits face à la viralité des contenus en ligne. Surtout dans un contexte aussi fragile que celui de la RDC, où la désinformation peut servir d’arme pour attiser davantage des tensions.
Édité par Daniel Makeke