Contexte
Depuis la mi-janvier 2026, la ville de Kindu, chef-lieu de la province du Maniema, dans l’est de la République démocratique du Congo, est touchée par une vague de psychose alimentée par des rumeurs faisant état de prétendues disparitions ou de vols d’organes génitaux masculins par simple contact physique, surtout en donnant une poignée de main. Cette croyance, largement relayée dans les discussions populaires et sur les réseaux sociaux, suscite une peur généralisée et modifie les comportements quotidiens de nombreux habitants.
Ce phénomène rappelle des incidents similaires survenus dans la province voisine de la Tshopo en octobre 2025, où des accusations de “vol de sexe” avaient conduit à des violences extrêmes, notamment au lynchage et à la mort de personnes innocentes, parmi lesquelles des agents de santé publique. Un cas documenté concerne deux médecins brûlés vifs à Isangi accusés à tort de vol de sexe.
C’est dans ce contexte que circule une vidéo sur Facebook, TikTok et dans plusieurs groupes WhatsApp, présentée comme un extrait d’un journal télévisé de France 24. Le présentateur y évoque un prétendu phénomène inquiétant à Kindu, affirmant que des hommes perdraient leurs organes génitaux après un simple contact au poignet. La vidéo avance également que les hommes seraient contraints de porter des épingles ou des élastiques pour se protéger et que les États-Unis seraient prêts à envoyer la CIA pour enquêter.
Eleza Fact a mené une enquête approfondie en contactant France 24, en interrogeant un journaliste basé à Kindu, en recoupant des articles de presse, en examinant le communiqué officiel des autorités provinciales et en procédant à des analyses techniques. Il ressort de ces vérifications que ce journal télévisé est une manipulation numérique, que France 24 n’a jamais diffusé un tel contenu et que le phénomène décrit relève d’une rumeur fabriquée.
Une vidéo virale diffusée sur TikTok, X et WhatsApp
La vidéo de a été publiée le 18 janvier 2026 sur la page TikTok Franceafrique, qui compte environ 40 900 abonnés. Elle a ensuite été relayée à plusieurs reprises dans des groupes WhatsApp.
Sur X (ex-Twitter), le compte simaro ngongo case a également partagé la vidéo le 18 janvier 2026, accompagnée du texte suivant : « PROVINCE DU MANIEMA: ALERTE AUTOUR D'UN PHÉNOMÈNE INQUIÉTANT. À Kindu, chef-lieu de la province du Maniema, un phénomène troublant suscite l'inquiétude au sein de la population. Plusieurs hommes affirment avoir subi une disparition présumée de leurs organes génitaux après une simple poignée de main avec des inconnus. Cette situation provoque une vive psychose dans la ville. Les autorités locales appellent au calme en attendant les conclusions des enquêtes en cours.»
Au 20 janvier 2026, cette publication totalise plus de 1 234 vues et six partages.
D’autres contenus liés à cette rumeur ont également circulé. La page Facebook Lokole Info a publié, le 17 janvier 2026, un message prétendant proposer une mesure de protection. La publication affirme : « Insolite : mesure de protection contre la perte de disparition de l'Organe génitale des hommes. Samedi 17.01.26 Kindu, la situation devient dramatique : pour préserver leur sexe (pénis), les hommes sont contraints de porter un petit fil élastique fixé avec une épingle, afin d’éviter que leur appareil ne disparaisse sous l’effet mystérieux qui sévit dans la ville » (Sic).
De son côté, la page Facebook Kindu Mbele est allée jusqu’à présenter un individu comme étant un prétendu auteur de disparition de sexe, affirmant: « Voilà l'auteur de Disparition de SEXE à Kindu. Un cas déjà enregistré et approuvé Ce Mardi 13 Janvier 2026 à l'Institut DJUHUDI. Il a été arrêté par la POLICE juste après cet acte et est actuellement dans la prison » (Sic).
Cette publication comptabilise, au 20 janvier 2026, 629 mentions “J’aime”, 100 commentaires majoritairement sceptiques et six partages.
France 24 dément formellement l’authenticité de la vidéo
Contactée par Eleza Fact, la correspondante de France 24 en RDC, Aurélie Bazzara Kibangula, a catégoriquement démenti la vidéo. « Non, c’est un faux », a-t-elle répondu. Interrogée sur l’existence d’un correspondant de France 24 basé à Kindu nommé Ketin Abasi, comme le suggère la vidéo, elle a également répondu : « Non ».
En outre, les vérifications supplémentaires montrent que cette information n’est reprise nulle part sur le site officiel de France 24 ni sur ses différents réseaux sociaux, qu’il s’agisse de Facebook, X, TikTok ou YouTube.
L’analyse visuelle de la séquence révèle par ailleurs plusieurs anomalies typiques des contenus manipulés. On observe notamment des coupures brusques à trois reprises dans les plans montrant le présentateur du prétendu journal télévisé. De plus, l’image du supposé correspondant, présenté comme un homme, est associée à une voix féminine dans le reportage.
Des analyses techniques confirment une manipulation numérique
Dès la première seconde de la vidéo, un logo identifiant Gemini, l’intelligence artificielle de Google, apparaît dans le coin inférieur droit de l’image suggérant une manipulation numérique.
Le marqueur de Gemini (encerclé en rouge par Eleza Fact) sur le coin inférieur droit de la vidéo
L’outil Hiya Voice Detector attribue à la bande sonore un score d’authenticité très faible, de 2 sur 100, concluant que le contenu vocal est susceptible d’être un deepfake.
Résultat de l’analyse de détection vocale via l’extension de l’outil Hiya capturé par Eleza Fact
L’outil AI Video Detector indique un risque élevé, estimé à 70 %, que la vidéo soit générée par intelligence artificielle.
De son côté, la plateforme Hive Moderation conclut à 99,9 % que la vidéo est susceptible de contenir du contenu généré par IA ou relevant du deepfake.
Résultats des analyses via Hive Moderation et ai Video Detector capturés par Eleza Fact
Les autorités locales et les médias à Kindu infirment la rumeur
Bien que les tentatives de contact direct avec les autorités locales n’aient pas abouti, une recherche complémentaire a permis d’identifier un article du média Les Volcans News (archivé ici) contenant une interview du maire de la ville de Kindu à propos de ce phénomène, publié le 17 janvier 2026.
Le maire de Kindu, Augustin Atibu Mulamba, y déclare : « J’appelle la population au calme et à vaquer librement à ses occupations, car aucun cas de disparition de sexe masculin n’a jusque-là été enregistré par nos services. Tous les cas qui nous ont été présentés se sont révélés faux. Ces rumeurs sont infondées.»
Ce démenti est renforcé par un communiqué au public daté du 21 janvier 2026, émis par le ministère provincial de l’Intérieur, Sécurité, Décentralisation et Affaires coutumières du Maniema. Le document indique que la rumeur selon laquelle “ le phénomène de disparition des sexes/organes génitaux masculins bat son plein à Kindu” est « un faux bruit ». Le ministère met en garde contre sa propagation, se réservant “le droit de déférer en justice tout celui qui continuerait à propager le faux bruit”, et appelle la population de Kindu à “vaquer librement à ses occupations”. Le communiqué est signé par Kasongo Wa Muya Georges, ministre provincial en charge de la justice.

Communiqué officiel du démenti du ministère provincial de l’intérieur
Ces positions officielles sont corroborées par JP Mulenda, journaliste à la RTIV (Radio Télévision Inter Viens et Vois), émettant à Kindu, contacté par Eleza Fact. Il affirme : « Merci beaucoup pour la question. En tant que professionnel de média, j'infirme cette allégation parce qu'il n'y a pas de preuves palpables de disparition. Dans toutes les vidéos qu'on a publiées, jusqu'à présent je n'ai pas encore vu une image avec un homme sans son sexe. On voit seulement les images avec sexe sous prétexte qu'il y a eu récupération de sexe.»
Il ajoute : « Selon moi, c'est la peur qui anime beaucoup de gens parce qu'il y a un cas récent du pasteur qui a été tué par la population ce dimanche innocemment. Ce vieux était allé acheter du crédit auprès du revendeur qui n'avait pas envoyé de crédit. Le papa voulait venir réclamer et le revendeur, animé par la peur, a alarmé la population que ce vieux lui aurait ravi son sexe alors qu'après cela, il avait son sexe et le pasteur a perdu la vie.»
Il évoque également un autre cas dans le territoire de Kibombo toujours dans la province de Maniema : « Un cas pareil est apparu et la justice a arrêté celui qui a voulu paniquer cette affaire qui n'a aucune preuve. Ce garçon a vu un inconnu le toucher et directement le garçon a commencé à crier. Au moment où je vous parle, il est en prison pour propagation des faux bruits» (Sic).
Conclusion
Les vérifications d’Eleza Fact établissent que la vidéo présentée comme un journal télévisé de France 24 est une manipulation numérique, générée ou altérée à l’aide d’outils d’intelligence artificielle. France 24 n’a jamais diffusé un tel reportage, aucun correspondant du média n’est basé à Kindu sous le nom évoqué, et aucune preuve ne confirme l’existence de disparitions réelles d’organes génitaux. Les autorités municipales et provinciales, tout comme les journalistes locaux, confirment qu’aucun cas réel n’a été enregistré par les services compétents.
La situation observée à Kindu relève d’une rumeur infondée, amplifiée par la viralité des réseaux sociaux dans un contexte de peur collective, avec des conséquences potentiellement mortelles.
Cette affaire illustre les dangers réels de la désinformation, en particulier lorsqu’elle s’appuie sur des vidéos manipulées imitant des médias internationaux crédibles. Les deepfakes peuvent tromper l’opinion publique, attiser la peur et conduire à des violences graves contre des personnes innocentes.
Avant de partager une information alarmante, il est essentiel de vérifier la source, de consulter des médias fiables, de rechercher les démentis officiels et de se méfier des contenus sensationnalistes.
Edité par Daniel Makeke
