Accroche
Le 18 avril 2026, la Première ministre de la République démocratique du Congo, Judith Suminwa, a accordé une interview à TV5 Monde au cours de laquelle elle s’est exprimée sur plusieurs questions politiques et sécuritaires liées à la situation du pays. Cette sortie médiatique a suscité de nombreuses réactions et commentaires sur les réseaux sociaux, notamment autour de l’affaire des migrants venant des Etats-Unis vers la RDC.
Dans ce contexte, une publication diffusée sur Facebook affirme que la cheffe du gouvernement aurait été licenciée puis arrêtée avant d’être conduite à la prison de Prison centrale de Makala à la suite de cette intervention télévisée. La publication est accompagnée d’une image montrant une femme menottée présentée comme étant Judith Suminwa.
Après vérification, Eleza Fact a analysé cette image à l’aide de plusieurs outils de détection numérique, notamment Image Whisperer, Deep AI, Decopy AI et IMG Detector, ainsi qu’à travers une recherche d’images inversées via Google Lens. Les résultats indiquent qu’il s’agit d’une image trompeuse construite à partir d’une photographie authentique ayant été modifiée.
Ce que dit la publication
Bënÿ Chïmë a partagé l’image le 23 avril dans le groupe Facebook « L’actualité de la RDC » (environ 28 000 abonnés). L’image à l’appui, il affirme : « Après son émission ratée na TV5 Monde, Judith Suminwa licenciée de son post et mis directement à Makala (sic) ».
Au 27 avril, cette publication totalise 43 mentions « J’aime » et 15 commentaires. Certains internautes expriment des doutes, à l’instar de celui-ci : « Je doute avec cette info même pas un média congolais qui parle de cet info », tandis que d’autres valident ou amplifient l’allégation : « Ce gouvernement est un échec total qu’ils démissionnent tous sans exception » ou encore « Mais elle mérite prison après émission wana ».
Analyse technique de l’image
L’examen visuel détaillé de l’image met en évidence plusieurs incohérences morphologiques et structurelles caractéristiques d’un montage. La structure des menottes apparaît physiquement impossible : les anneaux métalliques sont dédoublés, semblent flotter dans le vide sans entourer correctement les poignets, et le mécanisme de fermeture est incohérent. Par ailleurs, les doigts de la femme se fondent de manière anormale au niveau de son poignet gauche.
D’autres anomalies concernent les mains et les doigts des personnes présentes dans la scène. Derrière la femme, la main de l’homme tenant un smartphone montre des doigts fusionnés, tout comme ceux de la vieille dame située à gauche, qui porte sa main à la bouche. Enfin, Le microphone tenu par la journaliste à gauche semble se fondre directement dans sa main, sans séparation nette entre les objets. L’accumulation de ces anomalies visuelles renforce l’hypothèse d’une image altérée ou générée artificiellement.
L’analyse complémentaire de l’image à l’aide d’outils spécialisés de détection de contenus synthétiques révèle des indices significatifs de manipulation.
L’outil DeepAI estime à 74 % la probabilité que l’image ait été générée ou altérée par intelligence artificielle. De son côté, Decopy AI indique une probabilité de 59 %.
Capture des résultats de l’analyse de la détection d’images via l’outil Deep AI et Decopy AI ( réalisée par Eleza Fact)
Tandis que IMG Detector affiche un score de 68 % en faveur d’une génération artificielle.

Capture des résultats de l’analyse de la détection d’images via l’outil IMG Detector (réalisée par Eleza Fact)
L’outil Image Whisperer met en évidence plusieurs anomalies visuelles précisant que l’image a été générée par l’IA.

Capture des résultats de l’analyse de la détection d’images via l’outil image Whisper ( réalisée par Eleza Fact)
Ces résultats convergent vers une conclusion claire : l’image diffusée ne correspond pas à une scène réelle, mais a été modifiée numériquement, notamment par l’ajout d’éléments tels que les menottes.
Une ancienne image détournée
La recherche inversée d'images a permis de retrouver la photographie originale utilisée pour créer ce montage. Celle-ci apparaît dans plusieurs articles de médias crédibles, où Judith Suminwa est visible sans menottes, vêtue d’une tunique tricolore bleu marine, vert militaire et beige, accompagnée d’un pantalon noir, entourée d’officiers de la Police nationale congolaise (PNC) et des Forces armées de la RDC (FARDC).

Image authentique téléchargé par Eleza Fact de l’article de Agora Grands Lacs
Cette image documente une visite officielle effectuée à Goma fin juin 2024. Elle est notamment publiée dans cet article du média Agora Grands Lacs du 26 juin 2024 (archivé ici), intitulé « Judith Suminwa & Goma : ‘je me devais de commencer par ici’ ».
La même photographie apparaît également dans un article du média congolais Factuel.cd (archivé ici), daté du 26 juin 2024, qui précise : « La première ministre Judith Suminwa Tuluka a foulé ses pieds à Goma dans la province du Nord-Kivu, pour la première fois après prise de fonction, ce mercredi 26 juin 2024. »
Enfin, cette image est reprise par Radio Okapi dans un article du 22 novembre 2024 (archivé ici), avec la légende : « La Première Judith Suminwa en visite à Goma, dans la province du Nord-Kivu, le 26/06/2024 », en citant le ministère de la Communication et Médias comme source.
Ces éléments confirment que l’image originale a été sortie de son contexte et altérée pour soutenir une fausse narration.
Aucune confirmation officielle d’un licenciement ou d’une arrestation
Aucune source officielle ne confirme les allégations de licenciement ou d’arrestation de la Première ministre. Au contraire, le gouvernement congolais a réagi à la diffusion de contenus similaires en condamnant ces publications.
Dans un communiqué daté du 25 avril 2026 et publié sur la page X du ministère de la Communication et Médias (archivé ici), les autorités dénoncent des « dérives », des « infractions » et des « attaques diffamatoires ». Le gouvernement indique avoir saisi la justice afin d’identifier les auteurs, complices et commanditaires de ces contenus.
Le communiqué souligne également que certains de ces agissements s’inscrivent dans des campagnes coordonnées de manipulation de l’opinion, visant à porter atteinte à la crédibilité des institutions, à la cohésion nationale et à l’autorité de l’État.
Conclusion
L’affirmation selon laquelle Judith Suminwa aurait été licenciée et arrêtée après son passage sur TV5 Monde est fausse. L’image utilisée pour illustrer cette rumeur a été manipulée à partir d’une photographie authentique datant de juin 2024, prise lors d’une visite officielle à Goma. Les analyses techniques confirment une altération numérique, et aucune source officielle ne corrobore les accusations relayées en ligne.
Dans un contexte de forte polarisation, il est essentiel de vérifier l’origine des images et de croiser les sources avant de partager une information. Les contenus visuels peuvent être facilement détournés pour alimenter des récits trompeurs. Une démarche critique et l’usage d’outils de vérification permettent de limiter la propagation de la désinformation.
Edité par Daniel Makeke
