Contexte
Le 3 janvier, les États-Unis ont mené une opération militaire au Venezuela qui a abouti à la capture du président vénézuélien Nicolás Maduro, transféré ensuite vers les États-Unis où il sera jugé devant la Cour suprême américaine. Le même jour, Donald Trump a tenu une conférence de presse pour expliquer les raisons, le déroulement et les objectifs de cette opération, insistant sur la légalité et la justification sécuritaire de l’intervention ainsi que sur la lutte contre le narcoterrorisme et l’instabilité régionale.
Quatre jours après cette opération, soit le 7 janvier, une vidéo a circulé sur le réseau social X, laissant entendre que Donald Trump a mis en garde le président Félix Tshisekedi contre toute modification de la constitution congolaise, affirmant que ce dernier pourrait subir le même sort que Nicolás Maduro. Cette affirmation a rapidement été partagée et commentée, créant une rumeur aux conséquences potentiellement graves sur la perception internationale et locale de la RDC.
Après une vérification approfondie de l’authenticité de la vidéo via Google Lens et plusieurs outils spécialisés, tels que DeepFake-O-Meter et InVid We Verify, il est apparu clairement que les propos attribués à Donald Trump ont été modifiés par une intelligence artificielle. L’analyse des images et du son a révélé des anomalies caractéristiques de contenus synthétiques, confirmant que la vidéo ne reflète pas le discours réel du président américain.
Source de la vidéo
La vidéo a été publiée sur le compte X (ex-Twitter) de Kevin Muruta, suivi par plus de 7 000 personnes, présenté comme un freelance explorant des thèmes liés à la gouvernance, à la sécurité et à la paix mondiale. La légende qui accompagne la vidéo indique : « Le Président Trump avertit Tshisekedi de la RDC ».
La vidéo contient également un texte incrusté : « Donald Trump annonce que la prochaine arrestation c’est pour Félix Tshisekisé les accords de Washington n’était pas pour prolonger son mandat en changeant la constitution mais plutôt pour la protection de la population »(sans correction). Ce texte, ajouté après la captation originale, contribue à donner l’impression erronée que Donald Trump s’adressait directement au président congolais.
Dans l’audio de la vidéo, une voix attribuée à Donald Trump semble déclarer : « À ce titre, je tiens à m’adresser personnellement au président de la République démocratique du Congo Félix Tshisekedi. Qu'il entende clairement cet avertissement : toute tentative de modification constitutionnelle visant à briguer un troisième mandat constituerait une trahison du pacte démocratique et une rupture grave avec les engagements pris devant le peuple congolais et la communauté internationale. L'accord stratégique portant sur les minerais critiques n’a jamais eu pour vocation de servir de monnaie d’échange pour la prolongation d’un mandat présidentiel… »
Au 10 janvier, cette publication cumulait plus de 30 000 vues, plus de 100 mentions “j’aime”, plus de 100 commentaires et plus de 50 partages sur X, montrant une large diffusion et une certaine crédibilité perçue malgré la falsification.
Les commentaires des internautes reflètent un mélange de scepticisme et de croyance dans la rumeur. Certains doutent de l’authenticité des propos, comme cet utilisateur : « Il l’a dit ou, quand, et à quelle occasion. Intelligence Artificielle commence à bien fonctionné pour les congolais » (sans modification ni correction du texte). Un autre ajoute : « Qu’il aille dire ça d’abord à Kagame, Museveni, Paul Biya, Dénis Sassou et Théodore Obiang. N’importe quoi ! Avec Tshisekedi nous voulons juste qu’il améliore la gouvernance et l’ouverture pour la jeunesse à des postes de responsabilité » (sans modification ni correction du texte).
Une conférence de presse modifiée
Une recherche inversée via Google Lens menée par Eleza Fact a permis de retrouver la source originale de la vidéo : il s’agissait d’un extrait de la conférence de presse tenue par Donald Trump le 3 janvier après l’opération militaire américaine au Venezuela (archivé ici). Lors de cette allocution, Trump s’adressait exclusivement à la nation et aux médias pour justifier l’intervention, expliquant les objectifs de sécurité et la nécessité d’une action contre le narcoterrorisme et l’instabilité. Il confirmait la capture de Nicolás Maduro et de son épouse, détaillait la transition « sûre » prévue et évoquait la gestion temporaire de certains secteurs vénézuéliens, sans jamais mentionner la RDC ou son président.
Il est important de noter que, dans cette conférence, Donald Trump n’a jamais évoqué de plan visant d’autres chefs d’État, ni mentionné la RDC, ni indiqué une quelconque intention de lancer des actions similaires contre Félix Tshisekedi en cas de modification constitutionnelle. Les propos réels étaient centrés sur la situation au Venezuela, la légitimité de l’intervention et les perspectives de transition politique et économique dans ce pays.
L’extrait original du discours prononcé par Trump (archivé ici) a été publié par écrit sur le site du département d’État américain. La lecture de cette source officielle confirme que le discours de Donald Trump portait exclusivement sur le Venezuela et n'inclut aucune référence à la République démocratique du Congo ou à son président, ce qui prouve que la vidéo diffusée sur X a été manipulée et ne reflète aucun propos réel de Trump envers Tshisekedi.
Un son généré par Intelligence Artificielle
Eleza Fact s’est servi d’outils d’analyse synthétique tels que DeepFake-O-Meter. Les résultats indiquent clairement que la vidéo a subi très probablement une retouche par une IA, comme le montrent plusieurs détecteurs dont les scores dépassent largement le seuil d'alerte. AVSRDD (2025) affiche un score de 100,0 % et sert principalement à détecter les manipulations audio et les voix synthétiques en analysant des micro‑anomalies acoustiques impossibles à produire naturellement par un appareil phonatoire humain. Il est conçu pour repérer des signatures liées à la génération artificielle de la voix, comme des régularités excessives dans les formants, le bruit de fond ou la prosodie, et est souvent utilisé dans des contextes médico‑légaux et journalistiques pour vérifier l’authenticité d’enregistrements sensibles.
LIPINC (2024), avec 99,1 %, a pour utilité centrale l’analyse linguistique et phonétique avancée afin d’identifier des discours générés ou modifiés par IA. Il ne se limite pas au son brut, mais examine la cohérence entre choix lexicaux, structure syntaxique, rythme de parole et articulation phonétique, ce qui permet de détecter des incohérences subtiles typiques des modèles génératifs, notamment dans des prises de parole longues ou supposées spontanées.
WAV2LIP‑STA (2022), qui obtient 85,6 %, est un outil multimodal destiné à repérer des contenus audio ou audiovisuels manipulés, en particulier lorsque la voix est synthétique ou altérée. Son utilité réside dans l’identification de signatures statistiques laissées par les systèmes de génération audio, telles que des distributions de fréquences anormales ou des corrélations artificielles entre signal vocal et structure temporelle, ce qui le rend pertinent pour l’analyse de deepfakes audio intégrés à des vidéos.
Enfin, AltFreezing (2023), avec 79,3 %, est un détecteur spécialisé dans l’identification de résidus techniques de synthèse vocale. Il se concentre sur des artefacts discrets mais révélateurs, comme des transitions vocales trop régulières, une dynamique d’intensité artificiellement lissée ou des variations émotionnelles mal corrélées au contenu du discours. Cet outil est particulièrement utile pour confirmer ou infirmer des soupçons de manipulation lorsque les indices sont faibles ou que l’audio a été compressé ou retravaillé. Le fait que ces détecteurs, chacun fondé sur des méthodes différentes, convergent vers des probabilités très élevées, renforcent nettement la conclusion d’une manipulation artificielle.
Résultats des analyses de DeepFake-O-Meter capturés par Eleza Fact
Pour confirmer ces analyses, nous avons soumis le son de la vidéo à la vérification via InVid We Verify. L'outil Hiya de clonage vocal a donné un score de 68% de probabilité que le son soit le fruit d’une intelligence artificielle, renforçant la certitude que l’enregistrement ne correspond pas à une mise en garde de Donald Trump contre Félix Tshisekedi. Les éléments audio détectés présentent une signature typique des voix synthétiques. « Hiya.com considère ce fragment comme très probablement généré par l’intelligence artificielle », indique le résultat d’InVid We Verify. Cette précision technique permet de comprendre comment l’outil identifie les segments suspects et pourquoi la manipulation est considérée comme hautement probable.
Résultats des analyses de l’outil Hiya d’InVid We Verify capturés par Eleza Fact
Conclusion
Il est clair que la vidéo attribuant à Donald Trump des menaces contre Félix Tshisekedi est une manipulation complète réalisée par intelligence artificielle. L’examen des sources originales, de l’audio et de l’image démontre que les propos ont été falsifiés et que la conférence réelle de Trump se limitait à la situation vénézuélienne. Toute affirmation reliant ces propos à la RDC est donc fausse et constitue une désinformation destinée à tromper le public et à créer des tensions politiques artificielles.
