Contexte
Annoncée par le président Félix Tshisekedi lors du Conseil des ministres du 29 mai 2026 et officiellement lancée le 8 juin dernier, la Task Force pluridisciplinaire chargée de l’assainissement et de la salubrité de Kinshasa est une structure placée sous l’autorité directe du Chef de l’État et coordonnée par le lieutenant-général Jean-Pierre Kasongo Kabwik, commandant du Service national (archivée ici). Elle réunit des experts issus du Service national, de la Présidence de la République, des ministères de l’Intérieur, de la Défense, de l’Urbanisme et Habitat, de la Santé publique, de l’Environnement, des Infrastructures et Travaux publics ainsi que de l’Hôtel de Ville de Kinshasa. Cette structure a notamment pour mission de coordonner un plan permanent d’assainissement de la capitale, d’identifier et de traiter les principaux foyers d’insalubrité, de renforcer la discipline urbaine et de veiller à la mise en œuvre des mesures destinées à améliorer durablement le cadre de vie des habitants de Kinshasa.
Depuis l’annonce de sa création, cette nouvelle structure fait l’objet de nombreuses réactions sur les réseaux sociaux. Dans ce contexte, une image montrant le dos ensanglanté d’un homme présentant de profondes marques de coups de fouet circule massivement sur Facebook, X et d'autres plateformes. Les auteurs de ces publications affirment qu'il s'agirait d'un habitant de Kinshasa qui aurait été flagellé par des agents du Service national dans le cadre des opérations d'assainissement. Une telle affirmation est de nature à alimenter les tensions et à susciter l'indignation du public. Pourtant, les vérifications menées par Eleza Fact, notamment grâce à une recherche inversée d’images via Google Lens et à la consultation de plusieurs sources médiatiques fiables, démontrent que cette image, bien qu'authentique, est totalement sortie de son contexte d'origine.
L’infox
L’image a été partagée sur le compte X de Simaro Ngongo Case, un compte suivi par plus de 45 000 abonnés et publiant régulièrement des contenus liés à l’actualité politique et sociale. Dans une publication mise en ligne le samedi 27 juin dernier, son auteur affirme : « kinshasa : les barbares venus de kanyama-#kasese étalent déjà leur premier bilan criminel. Plusieurs kinois saignent des coups de matraques sur le corps. Assoiffés de sang humain, ces hominidés aguerris au métier de tuer viennent de faire goûter aux kinois la dose apéritive du châtiment qui leur est réservé. bastonnade cruelle et fouets à tiges d’arbres secs. Après le dernier échec des joueurs de l’équipe nationale congolaise (léopards) à la coupe du monde, le fimbu national s’adresse tshisekediquement aux pauvres habitants de la capitale. kasongo kabwik a reçu mission d’imposer la peur à tous les kinois têtus. Les bâtisseurs viennent ainsi renforcer la force du progrès de l’udps dans la maltraitance des citoyens congolais ». Selon les observations réalisées par Eleza Fact le dimanche 28 juin 2026 à 16 h 30, heure de Lubumbashi, cette publication totalisait déjà plus de 1 000 vues, 13 repartages, cinq commentaires et douze mentions « J’aime ».
Plusieurs pages Facebook ont également relayé la même image en reprenant le même récit. C’est notamment le cas de la page Fabrice Kanku Actus qui a publié la photographie le 26 juin dernier avec la description suivante : « Respect : Le service chargé de l’assainissement de la ville de Kinshasa vient de commencer son travail ». Cette publication a elle aussi suscité de nombreuses réactions, illustrant la rapidité avec laquelle une image sortie de son contexte peut être utilisée pour soutenir un récit trompeur.
Plusieurs internautes ont considéré cette information comme authentique et ont même exprimé leur soutien aux violences supposément infligées. L’un d’eux écrit ainsi : « Si l'homme ne comprend pas avec la bouche, on doit changer les stratégies pour la bonne rééducation. Ne voyons pas la personne, mais c'est la loi qui s'impose... ». Ce type de réaction montre comment une publication non vérifiée peut influencer les perceptions du public et légitimer des actes qui n'ont pourtant jamais été établis.
D’autres internautes, en revanche, ont rapidement remis en question l’authenticité de l’image et appelé à la prudence. « Salut,Pour votre information, cette image qui fait actuellement le tour des réseaux sociaux n'est pas authentique et n'a aucun lien avec la mission confiée au Service National, telle que prônée par nos aînés. Il s'agit plutôt d'une tentative de diversion et de désinformation visant à manipuler l'opinion publique.En réalité, cette image provient de l'Afrique du Sud, où plusieurs migrants africains sont victimes de violences dans le cadre d'un mouvement xénophobe mené par certains groupes zoulous.Restons vigilants et évitons de relayer des informations non vérifiées. Merci », écrit l’un d’eux en commentaire.
Une image prise en Afrique du Sud en 2021 et non à Kinshasa en 2026
Pour vérifier ces affirmations, Eleza Fact a soumis l’image à une recherche inversée d’images. Les résultats obtenus démontrent qu’il ne s’agit pas d’une photographie prise à Kinshasa en juin 2026 et qu’elle n’a aucun lien avec les opérations du Service national. En réalité, cette image est une capture d’écran extraite d’une vidéo publiée sur le compte X Veve le 6 octobre 2021. Son auteur écrivait en anglais : « This man was allegedly sjamboked by Tshwane Metro Police officers (TMPD). It is alleged that he n his friends went 2 Tshwane Impound Vehicle centre 2 collect their vehicle. When they got there they demanded their vehicle. 8 officers came out n assaulted them. Ipid is investigating », ce qui se traduit en français par : « Cet homme aurait été violemment frappé à coups de sjambok par des agents de la police métropolitaine de Tshwane (TMPD). Selon les informations disponibles, lui et ses amis s’étaient rendus au centre de mise en fourrière des véhicules de Tshwane pour récupérer leur véhicule. Une fois sur place, ils en ont réclamé la restitution, mais huit policiers seraient sortis avant de les agresser. L’IPID a ouvert une enquête sur cette affaire ».
La même image apparaît également dans un article publié par le média sud-africain Maroela Media annonçant l’arrestation de onze policiers métropolitains soupçonnés d’avoir torturé trois hommes. L’utilisation de cette photographie dans un contexte judiciaire sud-africain confirme qu’elle est antérieure de plusieurs années aux événements évoqués dans les publications circulant actuellement sur les réseaux sociaux.
Le média sud-africain SNL24 utilise également cette même image dans un article publié le 17 octobre 2021 (archivé ici). Celui-ci rapporte que plusieurs policiers de la métropole de Tshwane devaient comparaître devant la justice pour l’agression présumée de Bheki Shiba et de deux de ses compagnons. Cette concordance entre plusieurs médias indépendants renforce l’authenticité du contexte d’origine de la photographie.
Dans un autre article publié le 7 octobre 2021 par TimesLIVE et illustré avec la même image, la porte-parole de l’Independent Police Investigative Directorate (IPID) explique que, selon la version des trois victimes, des policiers seraient arrivés au centre de mise en fourrière avant de commencer immédiatement à les frapper à coups de bâton et à mains nues (archivé ici). Les blessures subies par les victimes auraient nécessité leur hospitalisation. Cette affaire avait conduit à l’ouverture d’une enquête officielle en Afrique du Sud.
Enfin, les recherches effectuées par Eleza Fact montrent qu’aucun média crédible, ni en République démocratique du Congo ni à l’international, n’a rapporté un incident similaire impliquant des agents du Service national dans le cadre des opérations d’assainissement menées à Kinshasa en juin 2026. L'absence de toute confirmation indépendante constitue un indice supplémentaire démontrant le caractère trompeur de cette publication.
Conclusion
L’image présentée comme montrant un homme tabassé par des éléments du Service national à Kinshasa est sortie de son contexte. Les vérifications menées par Eleza Fact, notamment grâce à la recherche inversée d’images et à l’analyse de plusieurs sources médiatiques sud-africaines, démontrent qu’il s’agit en réalité d’une capture d’écran extraite d’une vidéo publiée en octobre 2021 illustrant une affaire d’agression impliquant des policiers de la police métropolitaine de Tshwane, en Afrique du Sud, et non une torture infligée par les agents du Service national chargés des opérations de salubrité à Kinshasa.
La diffusion de cette image en l’associant à un contexte différent est susceptible d’induire le public en erreur, d’alimenter la méfiance envers les institutions et de fausser le débat autour des opérations d’assainissement actuellement menées dans la capitale congolaise. Face à la multiplication des contenus trompeurs sur les réseaux sociaux, il demeure essentiel de vérifier systématiquement l’origine des images, de consulter des sources fiables et d’éviter de partager des publications dont l’authenticité n’a pas été établie.
Edité par Joel ALIMASI
