Contexte
La question de la révision de la constitution en République Démocratique du Congo suscite depuis plusieurs mois de nombreux débats politiques. Le président Félix Tshisekedi et ses partisans estiment que certaines dispositions de la constitution actuelle ne répondent plus aux réalités du pays et qu’une réforme pourrait permettre d’améliorer la gouvernance, les institutions et le fonctionnement de l’État. Ils évoquent notamment la nécessité d’adapter le texte aux défis sécuritaires, politiques et économiques actuels.
Cependant, plusieurs partis d’opposition et organisations de la société civile s’opposent à cette initiative. Des figures politiques comme Martin Fayulu considèrent que cette révision pourrait fragiliser la démocratie et ouvrir la voie à une concentration du pouvoir. Les opposants craignent surtout des modifications liées à la durée ou aux conditions d’exercice du mandat présidentiel, même si aucun projet officiel détaillé n’a encore été adopté.
Dans ce climat de tension politique, une publication sur Tik Tok a retenu notre attention. Elle montrait l’ancien président de la République, Joseph Kabila, tenir un discours critique à l’égard de son successeur, Félix Tshisekedi, au sujet de la révision de la constitution en faisant la comparaison entre son époque au pouvoir et la situation actuelle, en dénonçant également la mauvaise gestion politique et institutionnelle.
Cependant, une analyse approfondie faite par Eleza Fact grâce à des outils de vérification, entre autres Google Lens, Hive modération, InVid We Verify et AI Vidéo Detector, démontre que si la séquence vidéo est tirée d’une adresse authentique, l’audio est, lui par contre, généré par l’intelligence artificielle.
Contenu de la vidéo
La vidéo a été mise en ligne le 21 mai 2026 sur le compte Tik tok de Patrick Malu info, qui compte près de 48 000 followers et 866 suivis. Dans la vidéo, la voix “supposée” de Joseph Kabila déclare : « vous pouvez tout changer sauf la constitution du pays, vous pensez que 10 était 100 ans, la constitution vous arrête alors. Donc vous êtes maintenant obligés de quitter le pouvoir en 2028, vous n’avait plus encore même plus de 2 ans au pouvoir , vous devriez quitter pour laisser le pouvoir… » (sic).
La publication a reçu plus de 8700 mentions "j'aime", plus de 260 commentaires et 1233 partages au cours de ces trois jours.
La publication a rapidement attiré l’attention des internautes qui, les uns ont commenté en niant cette information, affirmant qu’il s’agit d’une manipulation de l’intelligence artificielle et d’autres l’admettent comme telle. C’est le cas d’un internaute qui écrit : « ce n’est pas sa voix, c’est l’intelligence artificielle svp » et l’autre par contre écrit : « monsieur le président très bien parlé, nous sommes d’accord avec vous… ».
Une interview de février 2025 comme soubassement
Pour vérifier cette vidéo, Eleza Fact l’a soumise à une recherche inversée via Google Lens. Le résultat a permis de retrouver l’article du média The Sunday Times (archivé ici) publié le 23 février 2025 , le média par lequel l’interview accordée à Joseph Kabila a été réalisée,d’où nous pouvons lire les propos de ce dernier: « Kabila urges South Africa to end support for rival Tshisekedi, the crisis tearing apart the DRC is deep and multidimensional. It is first and foremost due to the despotism of president Tshisekedi », qui se traduit en français : « Kabila exhorte l’Afrique du Sud à cesser de soutenir son rival Tshisekedi, la crise qui déchire la RDC est profonde et multidimensionnelle. Elle est due avant tout au despotisme du président Tshisekedi ». Interview portant principalement sur la question de la crise sécuritaire et politique en RDC, surtout dans l’Est du pays.
Par ailleurs, nous avons également retrouvé la vidéo originale (archivée ici) ayant servi de soubassement à ce deepfake, diffusée le 23 février 2025. Nous avons revu en intégralité les 49 secondes de cette production. Nulle part, il n’est question de la révision de la constitution. L’interview a aussi attiré l’attention du public parce qu’elle marquait le retour médiatique de Kabila après plusieurs années de silence politique.
Une autre correspondance nous ramène à un article publié le 23 février 2025, du média Radio Okapi (archivé ici), intitulé : « La crise de l’Est de la RDC découle de la mauvaise gouvernance du régime Tshisekedi selon Joseph Kabila. Au cours d’une interview accordée au média sud-africain Sunday Times ce dimanche 23 février, Joseph Kabila, ex-président de la RDC, estime que la crise qui sévit au pays est liée principalement à la mauvaise gouvernance de son successeur Félix Tshisekedi. Cette crise, qui remonte à 2021 selon lui, est à la fois sécuritaire et humanitaire, mais surtout politique, sociale, morale et éthique ».
Pour compléter ces éléments, un autre article du média Congo monde (archivé ici), également publié le 23 février 2025. On peut y lire : « Crise en RDC: Kabila sort du silence et accuse Tshisekedi d’incompétence. Le 23 février, Joseph Kabila, ancien président de la République Démocratique du Congo, a rompu son long silence en accordant une interview exclusive au journal sud-africain Sunday Times. Attendue par certains, redoutée par d’autres, cette prise de parole intervient dans un contexte politique tendu, marqué par des accusations croisées entre l’ex-chef de l’État et son successeur, Félix Tshisekedi ».
Un son généré par l’intelligence artificielle
Dans cette séquence, le cadrage, le paysage ainsi que la posture de l’interviewé correspondent à la vidéo originale, publiée par le média sud-africain Sunday Times. Mais au-delà de l’apparence, certains détails interpellent. Après un visionnage attentif de la vidéo, nous avons relevé plusieurs incohérences, notamment au niveau de la synchronisation labiale. Les mouvements de la bouche ne correspondent pas au rythme des paroles prononcées, le timbre de la voix, son rythme et sa diction sonnent anormalement mécaniques, loin de la voix réelle de l’ancien président de la République Joseph Kabila. Cette analyse met en évidence des différences notables, tant dans l’articulation des mots que dans l’intonation et le style d’élocution. Cette impression de son « robotique » constitue l’un des signes les plus fréquents d’un hypertrucage audio, plus connu sous le nom de deepfake.
Soumise à plusieurs outils de détection, dont Hive Modération, le contenu a été identifié comme un contenu généré par intelligence artificielle avec un score de probabilité de 99,2%. Autrement dit, même si la vidéo est authentique, la voix que l’on entend n’est pas celle de l’ex-président de la RDC, Joseph Kabila, mais elle provient d’une imitation produite à l’aide de techniques d’IA.
Résultat analyse de l’outil Hive Modéruation, capturé par Eleza Fact
Pour confirmer cette vérification, nous avons soumis le son de la vidéo à la vérification via InVid We Verify. L’outil a donné un score de 99% de probabilité que le son soit le fruit d’une intelligence artificielle.
« Le score de la jauge représente le score de détection moyen du fichier analysé. Le graphique de gauche indique si le fichier est un composite contenant des fragments générés par IA. Il affiche le taux de détection par segments de 4 secondes sur toute la durée du fichier. Si nécessaire, vous pouvez découper le fichier autour des parties suspectes et les réanalyser pour améliorer éventuellement la précision de la détection », indique la légende associée aux résultats d’InVid We Verify.

Capture des résultats d’InVid We Veriy faite par Eleza Fact
Afin de renforcer notre démarche de vérification, nous avons également utilisé un outil avancé de détection de vidéo par intelligence artificielle, AI Vidéo Detector, qui a attribué à la vidéo un score de 77/100, indiquant une probabilité que la vidéo ait été générée par intelligence artificielle, confirmant ainsi les résultats obtenus précédemment.

Capture des résultats d'Al Vidéo Detector faite par Eleza Fact
Conclusion
La vidéo montrant Joseph Kabila s’exprimant à propos de la Constitution et comptant les jours de Tshisekedi a été manipulée. Après analyse au moyen d’outils de détection, Eleza Fact a confirmé que la séquence vidéo est bien authentique et remonte à février 2025, mais en revanche, l’audio a été manipulé : la voix attribuée à Joseph Kabila a été générée et modifiée grâce à des techniques d’intelligence artificielle.
Ces étapes de vérification sont importantes avant tout partage afin d’éviter de relayer, parfois de manière inconsciente, des manipulations conçues pour tromper, influencer ou polariser le débat public.
