Contexte
La ville d’Uvira située dans la province du Sud-Kivu en République Démocratique du Congo (RDC), a traversé une période tumultueuse ces derniers mois. Cette région, marquée par des conflits et des tensions, a récemment fait les gros titres en raison du retrait de l'AFC/M23. Cette situation a suscité des inquiétudes et des spéculations concernant le renforcement des capacités de défense locale, notamment en ce qui concerne les forces armées de la RDC (FARDC).
Depuis le 20 janvier 2026, une publication diffusée sur Facebook et WhatsApp affirme qu'une délégation du Commandement des États-Unis pour l'Afrique (AFRICOM), conduite par le colonel Michael Gacheru, s'est rendue à Uvira pour renforcer les FARDC suite à ce retrait. Ces publications s'accompagnent d'images présentées comme « exclusives » de la délégation à l'aéroport d'Uvira, amplifiant ainsi les rumeurs.
Cependant, après vérification, Eleza Fact a confirmé que la rencontre entre l'AFRICOM et les FARDC a eu lieu exclusivement à Kinshasa. Aucune visite de terrain n'a été effectuée à Uvira par cette délégation américaine.
Une publication largement partagée
Le 24 janvier 2026, la page Facebook Actualité Des Arts Goma, forte de 79 000 abonnés, publie une série de quatre images illustrant des militaires dans un aéroport, un accueil diplomatique, un embarquement de soldats dans un avion ainsi qu’une remise de trophée entre un officier militaire congolais et un officier américain.
Accompagnant ces images, un texte indique : « AFRICOM à juste Uvira : LE SOUTIEN AMÉRICAIN RENFORCE LES FARDC ! Cette semaine, Uvira a accueilli une délégation de l’AFRICOM, le commandement militaire des États-Unis pour l’Afrique, dirigée par le colonel Michael Gacheru. La rencontre avec les FARDC, incluant le lieutenant-général Jules Banza et le major-général Marcel Lukwikila, marque une nouvelle étape stratégique dans le renforcement de la sécurité en RDC. ». La publication ajoute : « Regardez ces images exclusives de la délégation à l’aéroport d’Uvira , preuve que la RDC gagne des alliés puissants sur le terrain. »
Au 27 janvier, cette publication totalise plus de 7900 mentions “j’aime”, 442 commentaires et 186 partages. Dans les commentaires, certains internautes s’interrogent ouvertement : « Uvira a-t-il un aéroport ? », « Que vive les états unis », ou encore « Uvira n'a pas d 'aeroplane mensonge pur et simple ».
Le 25 janvier, Fabien Fabala maestro partage un contenu identique dans le groupe Facebook Bunagana News, en reprenant à l’identique le texte et les images de la publication sous examen. Cette reprise enregistre, au 27 janvier, 570 mentions “j’aime”, 69 commentaires et 14 partages, contribuant à renforcer la viralité de l’allégation.
Des images sorties de leur contexte
Une recherche d’images inversée effectuée par Eleza Fact sur les quatre images diffusées révèle des réalités contraires aux allégations avancées.
La première image , montrant un embarquement de militaires dans un avion, est retrouvée dans un article de RFI (archivé ici) publié le 17 février 2022. intitulé: « France : à deux mois de la présidentielle, l'annonce du retrait militaire du Mali fait grand bruit ». La légende sous l’image précise : “Des soldats français sur la base de Gao, au Mali, en 2012. AP - Jerome Delay” ». Cette image date donc de 2012 et illustre l’armée française à Gao, au Mali, et non l’AFRICOM ni l’armée américaine en RDC.

Capture d’écran de l’article de la RFI faite par Eleza Fact
La deuxième image, montrant un groupe d’hommes en tenue militaire accompagnant un homme en tenue civile, avec derrière eux un avion à camouflage militaire, est retrouvée dans un article du média marocain La Relève (archivé ici) intitulé « Base aérienne de Benguerir : Le Maroc et les États-Unis renforcent leur coopération militaire », publié le 15 janvier 2026. Elle illustre la visite au Maroc de Brian J. Ellis, assistant adjoint du secrétaire à la Défense américain pour les affaires africaines, à la base aérienne de Benguerir. L’article contient d’ailleurs plusieurs autres photographies du même événement.
Capture d’écran de l’article du média marocain La Relève faite par Eleza Fact
La troisième image, montrant un officier de l’armée américaine marchant sur un tapis rouge, derrière lui un avion immatriculé 30496 et des militaires disposés de part et d’autre, est illustrée dans un article du média The Africa Report (archivé ici) publié le 30 juillet 2025. La légende indique : « Le lieutenant-général John Brennan, commandant adjoint d'AFRICOM, arrive en Angola pour une réunion avec de hauts responsables de la défense et des affaires étrangères sur la coopération en matière de sécurité. © AFRICOM/X ». Cette image ne concerne donc ni la RDC ni Uvira.

Capture d’écran de l’article de The African Report faite par Eleza Fact
Enfin, la dernière image, montrant une remise de trophée entre un officier militaire congolais et un officier américain, retrouvée dans une vidéo en RDCpubliée sur X par l’ambassade américaine (archivée ici) le 23 janvier dernier. La légende précise : « L'AFRICOM, département américain de la Guerre, a rendu visite cette semaine aux Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC) afin d'étudier les possibilités de coopération en matière de sécurité ». La vidéo indique clairement que la rencontre s’est déroulée au cabinet du chef de la défense, à l’état-major général des forces armées congolaises à Kinshasa, et non à Uvira comme le suggère la rumeur sur les réseaux sociaux.

Capture d’écran du Tweet de l’ambassade américaine en RDC faite par Eleza Fact
Uvira ne dispose pas d’un aéroport opérationnel
Au-delà de la manipulation d’images, l’allégation se heurte à une réalité infrastructurelle. La ville d’Uvira ne dispose pas d’un aéroport opérationnel. Les vols officiels vers cette région transitent habituellement par l’aéroport de Kavumu, à Bukavu, ou par Bujumbura, au Burundi. Or, à la période concernée, l’aéroport de Kavumu était inaccessible en raison de l’instabilité sécuritaire et la frontière du Burundi avec la RDC reste fermée.
Ce que confirment les faits établis
En réalité, le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM) a bien effectué une visite officielle à l’état-major général des Forces armées de la RDC, mais exclusivement à Kinshasa. Dirigée par le colonel Michael Gacheru, la délégation a été reçue par les généraux congolais Jules Banza Mwilambwe et Marcel Lukwikila du 21 au 23 janvier 2026.
Cette visite s’inscrit dans le cadre d’un rapprochement stratégique entre Kinshasa et Washington, visant à explorer et approfondir la coopération en matière de sécurité. Les discussions ont porté sur la formation, le partage d’expertise, le renseignement et le renforcement des capacités opérationnelles, tout en soulignant l’importance d’une coopération durable face aux menaces armées.
À cette occasion, le colonel Michael Gacheru a déclaré :
« L'AFRICOM est reconnaissant de la volonté et de la coopération constantes des FARDC pour explorer les moyens de renforcer notre coopération en matière de sécurité et de faire progresser la paix par la force. Cette visite témoigne de notre soutien indéfectible aux FARDC et au gouvernement de la RDC. »
Cette visite intervient dans un contexte de violence persistante dans l’est de la RDC, où les FARDC font face à plusieurs groupes armés. Elle fait également suite à la signature d’accords de paix entre la RDC et le Rwanda, à des accords bilatéraux à caractère économique entre Kinshasa et Washington, ainsi qu’à la signature d’un mémorandum d’entente sur la défense et la sécurité entre les deux pays.
Les faits vérifiés montrent que la délégation américaine s’est rendue à Kinshasa et non dans l’est du pays.
Ce qu'il faut retenir
Les images présentées comme la preuve d’un atterrissage de l’AFRICOM à Uvira sont anciennes, sorties de leur contexte ou liées à d’autres pays. Aucun élément vérifié ne confirme une arrivée de la délégation américaine à Uvira, encore moins un déploiement militaire sur place. Les faits établis montrent que la visite de l’AFRICOM s’est déroulée exclusivement à Kinshasa, dans un cadre diplomatique et stratégique officiel.
Eleza Fact rappelle l’importance de vérifier les sources et le contexte avant de partager des contenus liés à la sécurité nationale.
